# Chapitre 1 : Flammes Nomades ## I. L'aube ne se levait jamais vraiment dans les Terres Fracturées. Le soleil, quand il parvenait à percer les nuages pourpres qui stagnaient en permanence au-dessus du monde brisé, diffusait une lumière malade, jaunâtre, qui donnait aux visages des airs de cadavres ambulants. Syris avait appris à ne plus y prêter attention. Comme tous ceux nés après le Grand Déchirement, il n'avait jamais connu un ciel vraiment bleu. Il se tenait debout à l'avant du chariot-observatoire, les mains cramponnées à la rambarde de fer, les yeux plissés vers l'horizon désolé. Le vent portait l'odeur familière du convoi : graisse de machine, fumée d'éthanol, sueur humaine et, par intermittence, le parfum aigre-doux des alambics en fonction. Derrière lui, le **Convoi Torche-Libre** s'étirait sur près de deux kilomètres — une serpentine mécanique de chariots blindés, de forges mobiles, de citernes oscillantes et de plates-formes d'artillerie. Trois mille âmes. Douze clans. Une seule devise : *Flamme Pure, Esprit Libre, Chaos Banni*. « Syris ! Rapport ! » La voix coupante de **Commandante Kael Voss** le tira de sa contemplation. Il se retourna et salua d'un poing sur le cœur — le geste methalien traditionnel, celui qui signifiait *Je ne porte aucune corruption*. « Route stable jusqu'au Col des Ossements, Commandante. Pas de traces fraîches. Les balises de l'avant-garde sont vertes. » Kael Voss hocha la tête. C'était une femme taillée dans le fer : la cinquantaine, visage creusé par trois décennies de routes mortelles, cicatrice en arc de cercle sur la joue gauche — souvenir d'un démon mineur qui avait tenté de lui arracher le visage lors du Massacre de la Caravane Grise. Elle portait l'uniforme renforcé des officiers supérieurs : plaques de cuir bouilli, renforts de métal aux épaules et aux avant-bras, pistolet à éthanol à la ceinture et, toujours, le collier de clés forgées — chaque clé représentant un chariot perdu sous son commandement. Il y en avait dix-sept. « Bien. Maintiens le rythme. On arrive au Col dans quatre heures. Je veux trois éclaireurs en avant, protocole complet. » « À vos ordres. » Syris se laissa glisser le long de l'échelle métallique, ses bottes heurtant le plancher du chariot avec un bruit sourd. Autour de lui, le convoi grondait de vie. Les roues cerclées de fer martelaient la terre craquelée. Les moteurs à vapeur toussaient, crachaient, ronronnaient. Les enfants couraient entre les chariots en riant, ignorant les réprimandes de leurs parents. Quelque part, un forgeron tambourinait sur une enclume. Plus loin, une voix entonnait une chanson de route — une de ces mélodies rythmées qui aidaient à oublier la fatigue, la peur, l'omniprésence du Chaos. *Un pas, deux pas, la flamme nous guide* *Trois pas, quatre pas, le fer nous protège* *Cinq pas, six pas, jamais nous ne cédons* *Sept pas, huit pas, le Chaos recule* Il connaissait les paroles par cœur. Il les avait chantées dès qu'il avait su parler. --- ## II. Le chariot-atelier du **Maître Orvek** sentait le métal chaud, l'huile de lin et l'éthanol pur. C'était un espace encombré, chaotique dans son organisation — mais c'était un chaos maîtrisé. Orvek, un homme massif aux avant-bras couverts de tatouages techniques (schémas de pistons, formules chimiques, dessins de fusées), ne levait même pas les yeux quand Syris entra. « Tu es en retard, gamin. » « Commandante Voss me voulait au rapport. » « Mmh. » Orvek versa un liquide clair dans un tube de verre, l'agita, observa la couleur qui virait au bleu pâle. Un grognement satisfait. « Nouvel additif. Mélange de sève de ronce-fer et de poudre de charbon actif. Ça devrait augmenter la vélocité des fusées de 12 %. » Syris siffla d'admiration. Douze pour cent, c'était la différence entre toucher un navire carmillois en vol ou le rater de trois mètres. « Vous l'avez testé ? » « Évidemment. » Orvek pointa le doigt vers une cible métallique à l'autre bout de l'atelier — un disque de fer épais, noirci et tordu. « Trois essais. Deux succès, un raté parce que le tube s'est fendu. Faut renforcer les chambres de combustion. » Il se tourna enfin vers Syris, ses yeux gris acier le détaillant. « T'as l'air fatigué. » « Nuit de veille. J'ai cru entendre des murmures au-delà du périmètre. » Orvek fronça les sourcils. « Des murmures ? T'as signalé à Mara ? » Syris grimaça. **Inquisitrice Mara**. La simple mention de son nom suffisait à glacer le sang. Responsable de la Purge, chargée de traquer la moindre trace de corruption au sein du convoi, Mara était crainte autant que respectée. On racontait qu'elle avait exécuté son propre frère après avoir détecté une mutation naissante sur sa main gauche. « Pas encore. C'était peut-être juste le vent. » « Ou peut-être pas. » Orvek posa une main lourde sur l'épaule de Syris. « Gamin, je sais que Mara fait peur. Mais si t'as entendu quelque chose, tu dois le dire. Un murmure aujourd'hui, c'est une infection demain. Et une infection, c'est un massacre dans une semaine. » Syris hocha lentement la tête. « Je vais faire un rapport écrit. » « Bien. » Orvek se retourna vers son établi, mais ajouta sans le regarder : « Et arrête de traîner avec cette fille du Clan Éclair. Elle a de mauvaises fréquentations. » Syris rougit violemment. « Je… c'est pas… » « File. T'as des éclairages à préparer. » --- ## III. Le **Col des Ossements** portait bien son nom. Des siècles auparavant — peut-être même avant le Grand Déchirement —, une bataille titanesque avait eu lieu ici. Les ossements de créatures gigantesques, à moitié fossilisés, émergeaient encore de la terre comme des doigts crochus tendus vers le ciel. Certains disaient que c'étaient des dragons. D'autres parlaient de démons primordiaux. Orvek, lui, prétendait qu'il s'agissait simplement de bêtes préhistoriques, et que les légendes n'étaient que superstition. Mais Syris savait une chose : même les os morts portaient parfois l'écho du Chaos. Il chevauchait en tête, flanqué de deux autres éclaireurs — **Lira**, une archère aux cheveux coupés court et au regard perçant, et **Jhoram**, un vétéran taciturne qui maniait l'arbalète lourde avec une précision chirurgicale. Leurs montures — des chevaux robustes croisés avec des mules de charge — avançaient prudemment entre les côtes géantes. « Balise trois, verte », annonça Lira en pointant un piquet métallique planté dans le sol, surmonté d'un drapeau vert intact. « Balise quatre… » Syris plissa les yeux. « Jaune. » Jaune. Prudence. Quelque chose d'anormal, mais pas de menace immédiate. Jhoram descendit de cheval, s'agenouilla près de la balise. Il examina le sol, passa la main sur la terre. « Traces fraîches. Bipèdes. Trois, peut-être quatre. » Il renifla ses doigts, grimaça. « Ça pue le soufre. » Syris sentit son estomac se nouer. Soufre = Chaos. Même faible, même lointain. « On avance jusqu'à la balise cinq. Si elle est rouge, on fait demi-tour immédiat. » Lira hocha la tête, déjà une flèche encochée. Ils progressèrent en silence. Le vent s'était levé, charriait un sifflement strident qui faisait vibrer les os géants. Syris avait la main crispée sur son pistolet à éthanol — une arme de poing courte portée, mais redoutablement efficace contre la chair corrompue. Le mécanisme à ressort était armé. Il suffisait de presser la détente pour libérer une giclée enflammée. Balise cinq. Rouge. Et plantée à l'envers. « Merde », siffla Lira. Jhoram leva la main. Silence total. Il pointa vers le nord-est — une anfractuosité dans le sol, entre deux vertèbres titanesques. Quelque chose bougeait là-dedans. Syris fit signe : *On se replie*. Mais avant qu'ils ne puissent faire demi-tour, la chose sortit. C'était humain. Enfin, ça l'avait été. La créature mesurait près de deux mètres, le corps tordu par la mutation. Sa peau était grisâtre, parcourue de veines noires pulsantes. Ses yeux — trois, disposés en triangle — luisaient d'une lumière verdâtre. Elle tenait dans ses mains — dont une possédait six doigts — une épée rouillée, couverte de symboles qui blessaient le regard. « **Éclaireur carmillois** », murmura Jhoram. « Corrompu. Niveau deux, peut-être trois. » La créature ouvrit la bouche. Un son sortit — pas des mots, juste un râle guttural, liquide, obscène. Puis elle chargea. Lira tira. La flèche siffla, se planta dans l'épaule gauche du mutant. Aucun effet. Jhoram arma son arbalète, visa le crâne, tira. **Clac.** Le carreau transperça le front. L'œil central explosa. La créature tituba… et continua d'avancer. « FUYEZ ! » Ils éperonnèrent leurs montures. Le galop résonna entre les ossements. Derrière eux, le mutant hurlait — un son qui n'aurait jamais dû sortir d'une gorge humaine. Syris tourna la tête. La chose gagnait du terrain. Impossible. Elle courait trop vite, ses jambes mutées dévorant la distance. Il prit une décision. « Lira, Jhoram ! Continuez ! Prévenez le convoi ! » « Syris, non ! » « C'EST UN ORDRE ! » Il fit volte-face, tira les rênes. Son cheval hennit, s'arrêta net. Syris descendit, dégaina son pistolet à éthanol, visa. La créature était à quinze mètres. Dix. Cinq. Il tira. La gerbe de flamme liquide jaillit, frappa le mutant en pleine poitrine. L'éthanol enflammé s'accrocha à la chair corrompue. La créature hurla — cette fois, de douleur. Elle s'effondra, se tordit, griffa sa propre peau brûlante. Mais elle ne mourut pas. Elle rampa. Vers lui. Malgré les flammes. Malgré la chair qui se consumait. Syris recula, rechargea fébrilement. Ses mains tremblaient. « Crève, *espèce de saloperie*… » Un sifflement. Un carreau d'arbalète traversa l'air, se planta dans la nuque du mutant. Cette fois, la chose s'immobilisa. Un spasme. Puis plus rien. Syris leva les yeux. Jhoram, à cheval, à vingt mètres, arbalète fumante. « T'es vraiment con, gamin. » Syris ne put s'empêcher de sourire. --- ## IV. Quand ils rentrèrent au convoi, **Inquisitrice Mara** les attendait. Grande, vêtue d'une armure noire renforcée de plaques d'argent béni, elle incarnait l'inflexibilité. Son visage était masqué en permanence — un demi-masque de fer qui couvrait le bas de son visage, ne laissant visibles que ses yeux d'un bleu glacial. « Rapport. » Syris déglutit. « Mutant de niveau deux, Inquisitrice. Ancien carmillois, corrompu. Éliminé. » « Où ? » « Balise cinq. Col des Ossements. » Mara se tourna vers la Commandante Voss, qui se tenait en retrait, bras croisés. « La route est compromise. » Voss hocha lentement la tête. « On le savait. Tôt ou tard, le Chaos allait infecter le passage. » « Nous devons trouver une alternative. » « Il n'y en a pas. » Voss pointa la carte étalée sur le capot d'un chariot. « À l'ouest, les Marais Hurlants — impraticables. À l'est, le territoire carmillois — suicide. Au nord, les Cieux d'Aethyris — encore pire. » Mara posa un doigt ganté de métal sur la carte. « Alors nous traversons. » « Traverser un col infesté ? » Voss secoua la tête. « C'est envoyer mille personnes à la mort. » « Rester ici, c'est condamner *trois* mille personnes. » Un silence. Le vent sifflait. Voss finit par soupirer. « Convoque le Conseil des Flammes. On vote ce soir. » --- ## V. Cette nuit-là, Syris ne dormit pas. Allongé dans son hamac suspendu dans le chariot-dortoir des éclaireurs, il fixait le plafond de métal riveté. Dehors, le convoi bruissait. Les feux de veille crépitaient. Les sentinelles changeaient de poste. Quelqu'un jouait de l'harmonica — une mélodie triste, lancinante. Il repensait au mutant. Aux yeux. Aux veines noires. À la manière dont il avait continué d'avancer, même en flammes. *Le Chaos ne meurt jamais vraiment. Il se transforme. Il s'adapte. Il attend.* Un murmure. Syris se redressa brusquement. Tendit l'oreille. Rien. Juste le vent. Il se recoucha, ferma les yeux. Et entendit, très faible, presque imperceptible : *« …viens… viens… rejoins-nous… »* Son cœur explosa dans sa poitrine. Il se leva d'un bond, courut vers la tente de Mara. Parce que Maître Orvek avait raison. Un murmure aujourd'hui, c'est une infection demain. Et une infection, c'est un massacre dans une semaine. --- **FIN DU CHAPITRE 1** --- *Prochain chapitre : L'Ombre de Carmillon*