# Chapitre 7 : Le Navire Céleste ## I. Le navire elfe capturé était une merveille. Même brisé, endommagé, il restait magnifique. La coque de bois blanc — pas du bois ordinaire, quelque chose de plus dur, de luminescent — était gravée de motifs délicats. Les voiles, déchirées par endroits, scintillaient comme de la soie tissée d'étoiles. Et les cristaux… « Putain », souffla Orvek, debout sur le pont, caressant presque religieusement un des cristaux intacts. « Regarde ça. Pur. Stable. Aucune trace de corruption du Chaos. » Aldren, à côté de lui, hocha la tête. « Cristaux de mana condensé. Extraits des Pics d'Argent, probablement. Il en faudrait cent ans pour en produire un seul naturellement. » « Et ils en ont des *dizaines* sur chaque navire. » « Les elfes sont vieux. Très vieux. » Syris explorait le pont. Les corps elfes avaient été… évacués. Certains tués au combat, d'autres écrasés lors du crash. Il essayait de ne pas penser aux visages — si semblables aux humains, mais plus fins, plus parfaits. *Ils nous méprisaient. Ils nous tuaient sans distinction. Ne les pleure pas.* Mais c'était difficile. Il trouva une écoutille, descendit dans les quartiers inférieurs. --- ## II. L'intérieur du navire était encore plus étrange. Tout était courbe. Organique. Comme si le navire avait été *cultivé* plutôt que construit. Les murs brillaient faiblement, diffusant une lumière douce. Pas de torches. Pas de lampes. Juste… luminescence naturelle. Syris trouva ce qui ressemblait à une cabine. Petite. Spartiate. Un lit — planche de bois incurvée, sans matelas. Une table. Un coffre. Il ouvrit le coffre. À l'intérieur : des vêtements elfiques (inutiles, trop grands), un journal (en langue elfique, illisible), et un objet étrange — une sphère de cristal, de la taille d'une pomme, qui pulsait faiblement. Il la prit. Chaleur. Vibration. Puis une voix — féminine, claire, directement dans sa tête. *« …journal personnel de Syriane Aile-de-Lune, Navigatrice de second rang… »* Syris faillit lâcher la sphère. Mais la voix continuait. *« …jour 47 de l'expédition punitive. Dame Elyndra ordonne l'extermination totale de toute présence terrestre dans la Zone Pourpre. Carmillon, Methalnia, créatures corrompues — aucune distinction. Nous sommes la purge. Le vent purificateur. »* Une pause. Puis, plus bas, presque honteuse : *« …mais je me demande… est-ce juste ? Les humains que j'ai vus combattre… ils ne ressemblaient pas à des sauvages. Ils étaient organisés. Courageux. Désespérés, mais dignes. »* *« Je ne dirai rien. Questionner Dame Elyndra, c'est… impensable. Mais dans mon cœur… »* Fin de l'enregistrement. Syris resta immobile, sphère en main. Même parmi les elfes, il y avait des doutes. Des fissures dans leur arrogance. Il remonta sur le pont. --- ## III. Pendant ce temps, au gouffre, l'expédition se préparait au retour. Voss et Corvus supervisaient la récupération. Les survivants — trente-deux methaliens, vingt-huit carmillois — étaient épuisés, mais vivants. Deux chariots-forteresses fonctionnels restants furent réparés avec des pièces salvagées. Le navire elfe, trop endommagé pour voler, fut démonté partiellement. Les cristaux récupérés. Les voiles — celles encore intactes — pliées avec soin. Mara inspecta chaque cristal avec son pendule. « Pas de corruption. C'est… propre. Étonnamment propre. » « Peut-on les utiliser ? » demanda Voss. « Techniquement, oui. Mais il faudrait un sorcier pour les activer. » Elle regarda Corvus. « Les vôtres ? » « Aldren. Peut-être deux autres. Mais… » Corvus hésita. « …utiliser des artefacts elfes va créer des tensions. Dans les deux camps. » Voss le savait. Utiliser de la technologie carmilloise (magie) était déjà limite pour Methalnia. Mais des artefacts elfiques ? Le Clan Foudre allait exploser. « On verra au retour. Pour l'instant, on récupère tout. On décidera après. » --- ## IV. Le voyage de retour prit trois jours. Trois jours de marche forcée, à travers la Zone Pourpre qui — Syris le remarqua — semblait… moins pourpre. La brume violacée s'était éclaircie. Le ciel, toujours malade, montrait des taches de gris presque normal. « La mort du Seigneur du Chaos », expliqua Aldren, marchant péniblement, appuyé sur un bâton. « Elle a affaibli l'emprise du Chaos sur la région. Temporairement. Dans quelques semaines, quelques mois… peut-être qu'un autre Seigneur prendra sa place. Ou peut-être pas. » « Alors on a vraiment gagné quelque chose. » « Oui. Du temps. » Le sorcier sourit tristement. « C'est toujours ça. » Ils croisèrent le Défilé des Murmures. Les fragments de voix étaient toujours là, mais… plus faibles. Certains se dissipaient simplement, comme des ombres au soleil. Un soldat carmillois s'arrêta, écouta. Puis sourit. « Ils partent. Les âmes piégées. Elles partent. » Peut-être. Ou peut-être juste un répit temporaire. Mais pour ces hommes et femmes épuisés, c'était suffisant. --- ## V. Le Convoi Torche-Libre apparut à l'horizon au matin du quatrième jour. Syris, en tête avec les éclaireurs, sentit son cœur se serrer. *Maison. Enfin.* Des sentinelles les repérèrent. Des cris montèrent. Des cornes sonnèrent. En quelques minutes, une foule se rassembla au bord du convoi. Et quand ils virent l'expédition — brisée, sanglante, mais *vivante* — les acclamations éclatèrent. « ILS SONT DE RETOUR ! » « ILS SONT VIVANTS ! » Mais quand ils virent les survivants carmillois, marchant aux côtés des methaliens… les acclamations se turent partiellement. Confusion. Méfiance. Et quand ils virent les cristaux elfiques portés sur des civières… le silence devint total. Theron, chef du Clan Foudre, s'avança. Visage rouge de colère. « VOSS ! Qu'est-ce que c'est que ça ?! » Voss descendit du chariot, se planta devant lui. « C'est la victoire, Theron. On a tué un Seigneur du Chaos. Et on a survécu à Aethyris. » « En pactisant avec des sorciers ?! En ramenant des *artefacts magiques* ?! » « En étant pragmatiques. » « La magie EST le Chaos ! » « NON. » La voix de Mara trancha l'air. Elle s'avança, pendule en main. « J'ai testé chaque objet. Chaque personne. Il n'y a PAS de corruption. » « Vous êtes l'Inquisitrice ! Vous devriez être la première à condamner ça ! » Mara le regarda froidement. « Je condamne la stupidité. Et refuser des outils qui peuvent nous sauver parce qu'on a peur… c'est de la stupidité. » Un murmure parcourut la foule. Divisée. Certains applaudissaient Mara. D'autres grondaient de colère. Selara, du Clan Acier, prit la parole. « Theron. Ils ont tué un Seigneur du Chaos. Quelque chose que PERSONNE n'a fait depuis le Grand Déchirement. Ils méritent le respect. Pas vos accusations. » « Le respect ?! Ils ont trahi nos principes ! » Corvus, qui était resté en retrait, s'avança. « Principes. » Sa voix était lasse. « J'ai vu vingt de mes hommes mourir. Pour protéger les vôtres. Est-ce que ça compte ? » Theron le regarda avec mépris. « Vous êtes carmillois. La corruption coule dans vos veines. Tôt ou tard, vous tomberez. » « Peut-être. » Corvus ne cilla pas. « Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, on a gagné. » Il tourna les talons. « Nous partons. L'alliance est remplie. Le Seigneur du Chaos est mort. » Voss le retint. « Attendez. » Corvus se retourna. « Restez. Quelques jours. Récupérez. Soignez vos blessés. Puis vous partirez si vous voulez. » « Et vos gens ? Ils nous accepteront ? » Voss regarda la foule. Divisée. Tendue. « Certains, oui. D'autres, non. Mais… » Elle sourit faiblement. « …on apprend. » --- ## VI. Cette nuit-là, un conseil d'urgence fut convoqué. Les douze clans. Voss. Mara. Selara. Theron. Orvek. Et, pour la première fois, un invité : Corvus. L'atmosphère était explosive. « Mettons les choses au clair », commença Voss. « L'expédition a réussi. Le Seigneur du Chaos est mort. La Zone Pourpre se stabilise. Et nous avons capturé des ressources elfiques. » « Des ressources *magiques* », cracha Theron. « Des ressources *utiles* », rétorqua Orvek. « Ces cristaux pourraient alimenter nos forges pendant des mois. Peut-être des années. » « En nous corrompant. » « Mara les a testés ! » « Mara travaille avec des sorciers maintenant ! Comment peut-on lui faire confiance ?! » Mara se leva lentement. Dangereusement. « Répétez ça. » Theron pâlit, mais tint bon. « Vous avez… changé. Depuis l'expédition. » « Oui. J'ai appris que l'ennemi n'est pas la magie. C'est l'ignorance. » Elle posa son pendule sur la table. « Testez-moi. N'importe qui. Si je suis corrompue, exécutez-moi. » Silence. Personne ne bougea. Selara prit la parole. « Theron. Je comprends ta peur. Vraiment. Mais regarde les faits. Nos gens sont rentrés. Vivants. Grâce à cette alliance. » « Une alliance temporaire. » « Qui pourrait devenir permanente. » Tous se tournèrent vers celui qui venait de parler : **Jorn**, du Clan Roue. Un vieil homme, ingénieur hydraulique. « Écoutez. Carmillon a des connaissances que nous n'avons pas. Et nous avons des technologies qu'ils n'ont pas. Imaginez… un échange. Pas de magie au cœur de nos convois. Mais… coopération. Recherche commune. » « C'est de la folie. » « Peut-être. Ou peut-être de la survie. » Corvus se leva. « Puis-je parler ? » Voss hocha la tête. « Allez-y. » « Carmillon vous craint. Autant que vous nous craignez. » Il regarda chaque membre du conseil. « Vous avez rejeté la magie. Et pourtant, vous prospérez. Ça nous terrifie. Parce que ça remet en question tout ce que nous croyons. » « Mais aujourd'hui, j'ai vu quelque chose. Une troisième voie. Ni magie pure. Ni technologie pure. Mais… fusion. Complémentarité. » Il sourit faiblement. « Je ne sais pas si c'est possible. Mais… ça vaut peut-être le coup d'essayer. » Un silence. Puis Orvek éclata de rire. « Putain. On va essayer de mélanger magie et mécanique. On va tous mourir. » « Probablement », dit Corvus. « Mais ça va être *intéressant*. » --- ## VII. Le vote fut serré. Pour une coopération limitée avec Carmillon : 7 voix. Contre : 5 voix. Les conditions : - Aucun sorcier dans le convoi principal sans escorte methalienne. - Aucun rituel magique à moins de 200 mètres des chariots. - Échange de connaissances : technologie methalienne contre savoir carmillois. - Durée : six mois. Réévaluation ensuite. Theron quitta le conseil, furieux. Mais la majorité avait parlé. --- ## VIII. Syris, cette nuit-là, ne dormit pas. Il était assis sur la tour d'observation nord, regardant les étoiles — celles visibles à travers les nuages pourpres éclaircis. Lira le rejoignit, épaule bandée. « Tu penses à quoi ? » « À tout. » Il soupira. « On a gagné. Mais… est-ce qu'on a vraiment gagné ? On travaille avec nos ennemis. On utilise de la magie. Qu'est-ce qu'on devient ? » « On devient ce qu'il faut pour survivre. » « Et si survivre signifie perdre ce qu'on est ? » Lira ne répondit pas immédiatement. Puis : « Mon grand-père disait : "Un arbre qui ne plie pas se brise." Peut-être qu'on plie. Mais on ne se brise pas. » Syris sourit faiblement. « Philosophe, maintenant ? » « Traumatisme cérébral. » Elle rit. « Les flèches de glace font ça. » Ils restèrent assis, épaule contre épaule, regardant le ciel changer. Lentement. Presque imperceptiblement. Mais il changeait. --- ## IX. Le lendemain, Orvek et Aldren commencèrent à travailler ensemble. Le premier atelier mixte. Methalien et carmillois. Orvek posa un mécanisme de fusée sur la table. « Propulsion chimique. Éthanol sous pression. Simple. Efficace. » Aldren examina. « Mais limité. La portée… deux cents mètres ? » « Trois cents, si le vent est bon. » « Et si… » Aldren traça un symbole lumineux dans l'air. « …on ajoutait une boucle de propulsion magique ici ? Ça doublerait la vitesse. Donc la portée. » Orvek fronça les sourcils. « Ça marcherait ? » « En théorie. » « Testons. » Ils travaillèrent pendant trois heures. À la fin, ils avaient un prototype. Une fusée. Métal et magie. Mécanique et arcane. Ils la tirèrent depuis une plateforme de test. Elle vola. Cinq cents mètres. Six cents. Puis explosa — trop de pression. Mais elle avait volé. Orvek et Aldren se regardèrent. Et sourirent. « On recommence ? » « Évidemment. » --- ## X. Pendant ce temps, dans l'ombre du convoi, quelque chose remuait. Un homme. Visage dissimulé par une capuche. Il observait l'atelier mixte. Les cristaux elfiques. Les carmillois marchant librement. Il cracha. « Trahison. » Il se retourna, disparut entre les chariots. Direction : une tente isolée. À l'intérieur : trois autres personnes. Même capuche. Même colère. « Ils ont vendu notre âme », dit l'homme. « Alors on reprend le contrôle », répondit une femme. « Comment ? » Elle posa un objet sur la table. Petit. Métallique. Avec un symbole gravé — une flamme brisée. « On leur rappelle ce qu'on est vraiment. » « C'est risqué. » « Nécessaire. » « Quand ? » « Bientôt. Très bientôt. » Ils se séparèrent, retournant dans l'ombre. Et dans le convoi, personne ne remarqua. Personne sauf Mara. Qui, debout à l'entrée de sa tente, pendule en main, murmura : « Corruption. Mais pas du Chaos. » « Pire. Humaine. » --- **FIN DU CHAPITRE 7** --- *Prochain chapitre : Trahison de Flamme (conspiration interne révélée, sabotage, confrontation)*