# Chapitre 8 : Trahison de Flamme ## I. L'explosion réveilla le convoi à trois heures du matin. Syris bondit de son hamac, le cœur tambourinant. Dehors : cris, flammes, chaos. Il se précipita à l'extérieur. L'**atelier mixte** — là où Orvek et Aldren travaillaient ensemble — était en flammes. Pas des flammes normales. Pourpres. Vertes. *Magiques*. « NON ! » Syris courut vers l'atelier. Lira le rattrapa, le plaqua au sol juste avant qu'une seconde explosion ne pulvérise le toit. Débris de métal et de bois brûlant retombèrent tout autour. « ORVEK ! » hurla Syris. « ALDREN ! » Une silhouette émergea des flammes — Aldren, vêtements brûlés, visage noirci, traînant Orvek inconscient. « AIDEZ-MOI ! » Syris et trois autres coururent, saisirent Orvek, le tirèrent loin du brasier. Le forgeron-chimiste respirait — à peine. Brûlures au torse. Cheveux roussis. Mais vivant. « Qu'est-ce qui s'est passé ?! » demanda Voss, arrivant en courant, pistolet dégainé. Aldren toussa, cracha du sang. « Sabotage. Quelqu'un… a piégé les cristaux elfiques. Glyphe de surcharge… quand on les a activés… » Une troisième explosion. Plus petite. Le réservoir d'éthanol de secours. « ÉTEIGNEZ LES FEUX ! » ordonna Voss. « ÉQUIPES D'URGENCE ! » Des seaux furent passés. De l'eau. Du sable. Mais les flammes magiques résistaient. Corvus arriva avec deux sorciers carmillois. Ils entamèrent un contre-sort. Les flammes pourpres s'éteignirent lentement, à contrecœur. Quand tout fut terminé, le bilan était sombre. L'atelier : détruit. Quatre mois de travail réduits en cendres. Les cristaux elfiques : volatilisés. Les prototypes de fusées hybrides : perdus. Et trois personnes mortes — deux apprentis d'Orvek et un assistant sorcier carmillois. --- ## II. Mara arriva, pendule en main, visage fermé. Elle examina les ruines. S'agenouilla près d'un éclat de cristal, le renifla. « Glyphe de surcharge. Carmillois. Niveau avancé. » Elle regarda Corvus. « Quelqu'un qui connaît votre magie. » Corvus pâlit. « C'est impossible. Mes hommes sont loyaux. » « Alors c'est un methalien qui a appris votre magie. » « Également impossible. On n'a pas eu le temps. » Mara se releva. « Ou… » Elle hésita. « …quelqu'un a été préparé. Avant l'expédition. » Un silence glacial. « Un espion », murmura Voss. « Carmillois infiltré dans notre convoi. » « Ou methalien corrompu par Carmillon. » Corvus et Voss se fixèrent. Méfiance. Tension. Puis Corvus secoua la tête. « Non. Pas mes hommes. Pas après ce qu'on a vécu ensemble. » « Alors qui ? » Syris se souvint. La nuit précédente. L'ombre qu'il avait vue près de l'atelier. Une silhouette cagoulée. Il l'avait prise pour un garde de nuit. *Idiot.* « Commandante. Je crois… je crois avoir vu quelque chose. Hier soir. » Tous se tournèrent vers lui. « Parle. » « Une personne. Capuche. Près de l'atelier. Je pensais que c'était un garde, mais… » « Tu l'as reconnue ? » « Non. Trop sombre. » Mara s'approcha de lui, pendule levé. « Ferme les yeux. Rappelle-toi. Chaque détail. » Syris obéit. Il revit la scène. La silhouette. La démarche. La taille. « Plutôt petit. Un mètre soixante, peut-être. Démarche… boitante. Légèrement. Gauche. » Les yeux de Mara s'élargirent. « **Kelven**. » --- ## III. Kelven du Clan Foudre. Apprenti ingénieur. Vingt-trois ans. Blessure à la jambe gauche depuis un accident trois ans auparavant. Et fervent partisan de Theron. Six gardes coururent vers la tente de Kelven. La trouvèrent vide. « IL A FUIT ! » « VERROUILLEZ LE PÉRIMÈTRE ! PERSONNE NE SORT ! » Mais c'était trop tard. Kelven avait eu des heures d'avance. Theron fut convoqué. Immédiatement. Quand il arriva au conseil d'urgence, Voss l'attendait, visage dur comme de la pierre. « Kelven. Votre apprenti. Il a saboté l'atelier mixte. Trois morts. » Theron cligna des yeux. « C'est… c'est impossible. Kelven est loyal. » « Loyal à qui ? À Methalnia ? Ou à vous ? » « Je… » Theron pâlit. « Vous pensez que *je* suis derrière ça ? » « Je ne sais pas. Dites-moi. » « NON ! » Theron frappa la table du poing. « Je suis contre cette alliance, oui ! Mais pas au prix de MEURTRE ! » Mara intervint. « Kelven a-t-il exprimé des opinions radicales récemment ? » Theron hésita. Trop longtemps. « Theron. » « Il… il a dit des choses. Sur la pureté de Methalnia. Sur le besoin de… purger les influences extérieures. Mais c'étaient juste des mots ! Des frustrations de jeune ! » « Des frustrations qui ont tué trois personnes », dit Corvus froidement. Theron se tourna vers lui, furieux. « Et VOUS ?! Vos sorciers sont ici ! Vos cristaux maudits ! Si vous n'étiez jamais venus, rien de tout ça ne serait arrivé ! » « Si nous n'étions jamais venus, le Seigneur du Chaos aurait dévoré cette région. » « PEUT-ÊTRE QU'IL AURAIT DÛ ! » Silence. Tous fixaient Theron. Il réalisa ce qu'il venait de dire. Recula. « Je… je ne voulais pas… » Voss se leva. « Theron du Clan Foudre. Vous êtes relevé de vos fonctions au Conseil. Immédiatement. » « Quoi ?! » « Vous avez exprimé un désir d'extinction pour votre propre peuple. Vous êtes manifestement incapable de gouverner. » « VOUS NE POUVEZ PAS— » « JE VIENS DE LE FAIRE. » La voix de Voss claqua comme un fouet. « Sortez. Avant que je vous fasse arrêter. » Theron, tremblant de rage et de honte, quitta la tente. --- ## IV. La chasse à Kelven commença. Syris, Lira, Jorik et deux éclaireurs carmillois — dont Selka — suivirent ses traces. Ils le trouvèrent à cinq kilomètres au sud, caché dans les ruines d'un ancien poste de garde. « KELVEN ! RENDS-TOI ! » Le jeune homme sortit. Il tenait un pistolet à éthanol. Mais pas pointé sur eux. Pointé sur lui-même. Canon sous le menton. « Restez où vous êtes. » Syris leva les mains. « Kelven. Pourquoi ? » « Parce que vous avez trahi. » Sa voix tremblait. « Methalnia était PURE. On était LIBRES. Et maintenant… vous pactisez avec des sorciers. Vous utilisez de la magie. Vous devenez… *eux*. » « On survit. C'est tout. » « Survivre en perdant son âme, c'est mourir autrement. » « Qui t'a mis ces idées en tête ? » demanda Lira. Kelven rit — un son brisé. « Personne. Moi-même. J'ai juste… vu la vérité. » « Tu as tué trois personnes. » « Des traîtres. » « Des INNOCENTS ! » hurla Syris. « Ils construisaient des outils ! Ils ne faisaient de mal à personne ! » « Ils faisaient du mal à METHALNIA. » Selka, silencieuse jusque-là, parla. « Jeune homme. Je suis carmilloise. Sorcière en formation. Et je peux te dire une chose. » Elle s'avança lentement. « La magie ne corrompt pas automatiquement. C'est la peur qui corrompt. Et toi… tu es terrifié. » « JE NE— » « Si. Tu as peur du changement. Peur de perdre ton identité. Peur que le monde avance sans toi. » Elle s'arrêta à trois mètres. « Mais écoute-moi. Le monde *va* avancer. Avec ou sans toi. Tu peux choisir : avancer avec lui. Ou mourir ici, seul, oublié. » Kelven pleura. Le pistolet tremblait. « Je… je ne sais pas comment… avancer… » « Tu commences par baisser cette arme. » Une longue minute. Puis Kelven abaissa le pistolet. Syris courut, le lui arracha, le serra contre lui. « Idiot. Putain d'idiot. » Kelven sanglota contre son épaule. « Je suis désolé… je suis tellement désolé… » --- ## V. Kelven fut ramené au convoi. Enchaîné. Jugé. Le Conseil se réunit. Tous les clans. Y compris Corvus, en tant qu'observateur. Les faits étaient clairs. Sabotage. Trois morts. Préméditation. La sentence traditionnelle : exécution. Mais Voss hésita. « Il est jeune. Endoctriné. Manipulé. » « Il a tué », dit un membre du Clan Roue. « Oui. Mais… » Voss regarda Mara. « Est-il corrompu ? Par le Chaos ? » Mara testa Kelven. Pendule immobile. « Non. Juste… fanatique. » « Alors il peut changer. » Theron — présent en tant que simple citoyen — se leva. « Commandante. Je demande la parole. » « Accordée. » « Kelven… a agi sur des convictions que *je* lui ai inculquées. » Sa voix se brisa. « Pas directement. Mais par mes discours. Mes peurs. Mes refus. Si vous devez punir quelqu'un… punissez-moi. » Un silence étonné. Corvus se leva. « Commandante. Puis-je proposer une alternative ? » « Allez-y. » « À Carmillon, quand un criminel montre du remords… on lui offre la Voie de la Rédemption. Travail forcé. Au service de ceux qu'il a lésés. Pendant une durée fixée. » Il regarda Kelven. « Cinq ans. À aider la reconstruction. À travailler avec les carmillois et methaliens. À *apprendre* ce qu'il craint. » « Et s'il refuse ? » « Alors exécution. » Tous regardèrent Kelven. Le jeune homme, tête baissée, murmura : « J'accepte. Cinq ans. Je… je veux réparer. » Le Conseil vota. Unanime. Sentence : Voie de la Rédemption. Cinq ans. Sous supervision de Mara et Corvus. --- ## VI. Mais la nuit suivante, tout changea. Syris était de garde, tour nord, quand il vit les lumières. Au loin. À l'horizon. Des dizaines. Des centaines. Pas pourpres. Pas vertes. Dorées. Et pourpres. Ensemble. Son sang se glaça. « ALERTE ! ALERTE MAXIMALE ! » Les cloches sonnèrent. Le convoi se réveilla. Voss grimpa à la tour, longue-vue en main. Ce qu'elle vit la fit jurer. À l'ouest : une armée carmilloise. Deux cents soldats. Dix sorciers. Cinq chariots-sanctuaires. À l'est : trois navires elfiques — pas ceux d'Elyndra. Nouveaux. Plus petits. Plus rapides. Et ils convergeaient vers le convoi. Ensemble. « C'est impossible », souffla Corvus. « Carmillon et Aethyris ne s'allient JAMAIS. » « Apparemment, ils font des exceptions », dit Mara. Une voix résonna — amplifiée par magie — depuis l'armée carmilloise. **« Capitaine Corvus. Vous êtes déclaré traître à l'Empire. Rendez-vous. »** Corvus pâlit. Puis une voix depuis les navires elfes — féminine, glaciale. **« Dame Elyndra Vif-Ciel ordonne : destruction totale du convoi methalien. Aucun survivant. »** Voss regarda Corvus. « Ils viennent pour vous *et* pour nous. » « Alliance de circonstance. Contre l'alliance de circonstance. » Corvus ricana amèrement. « Ironique. » « Qu'est-ce qu'on fait ? » Mara compta les forces. « Methalnia : cent vingt combattants. Carmillon allié : vingt-huit. Contre deux cents soldats carmillois ennemis et trois navires elfes. » « On ne peut pas gagner. » « Alors on court. » Voss secoua la tête. « Ils sont plus rapides. Les navires nous rattraperont. » Orvek, bandé mais debout, arriva en boitant. « Pas si on leur donne une raison de ralentir. » « Quoi ? » Il sourit — un sourire dément, presque joyeux. « Vous vous souvenez de la bombe-chariot ? Celle qu'on a utilisée contre Elyndra ? » « Oui. » « J'en ai fait une deuxième. Plus grosse. *Beaucoup* plus grosse. » Corvus comprit. « Vous voulez sacrifier un chariot. Les attirer. Et faire exploser. » « Pas juste un chariot. Trois. Un triangle. Piège à retardement. » Orvek toussa, cracha du sang. « Ça nous donnera… dix minutes d'avance. Peut-être quinze. » « Et après ? » « Après, on court comme si nos vies en dépendaient. Parce que c'est le cas. » Voss prit la décision en deux secondes. « Faites-le. » --- ## VII. Les trois chariots furent positionnés en triangle. Chargés d'éthanol, de poudre explosive, de tout ce qui pouvait brûler. Au centre : un cristal elfique — le dernier intact. « Surcharge magique déclenchée par impact », expliqua Aldren, traçant des glyphes. « Quand ils s'approchent… tout explose. » « Distance de sécurité ? » « Cinq cents mètres. Minimum. » Le convoi se prépara. Chariots allégés. Tout ce qui n'était pas vital abandonné. Les enfants, les vieillards, les blessés : priorité absolue. Les combattants formèrent l'arrière-garde. L'armée carmilloise et les navires elfes approchaient. Trois kilomètres. Deux. « MAINTENANT ! » ordonna Voss. Le convoi partit. Plein nord. Vitesse maximale. Derrière, les chariots-pièges attendaient. Silencieux. Mortels. --- ## VIII. L'armée carmilloise atteignit les chariots abandonnés. Le commandant — un Paladin en armure dorée — fit signe d'arrêter. « Piège évident. » « Que faites-vous ? » demanda un capitaine elfe, descendu d'un navire. « J'examine. » « Pas le temps. Ils fuient. » « Et si ces chariots explosent ? » L'elfe ricana. « Technologie primitive. Nos boucliers tiendront. » « Vous êtes sûr ? » « Absolument. » L'elfe fit signe. Les trois navires descendirent, se positionnèrent au-dessus des chariots. Le Paladin carmillois eut un mauvais pressentiment. « RECULEZ ! » Trop tard. Le cristal elfique au centre détecta la proximité des navires. Se surchargea. Et explosa. --- ## IX. L'explosion fut visible depuis le convoi en fuite. Quinze kilomètres plus loin. Une boule de feu. Blanche. Aveuglante. Qui monta vers le ciel comme un second soleil. Onde de choc. Le sol trembla. Les chariots tangèrent. Puis, lentement, la lumière s'éteignit. Voss, à l'arrière du convoi, longue-vue en main, évalua les dégâts. Les trois navires elfes : volatilisés. L'armée carmilloise : décimée. Au moins cent morts. Le reste dispersé, désorganisé. « On a gagné du temps », dit Corvus. « Combien ? » « Assez pour atteindre la Passe des Vents. De là, on peut se disperser. Ils ne nous rattraperont pas. » Voss hocha la tête. « Alors on court. » Le convoi accéléra. Derrière, l'armée carmilloise — brisée, furieuse — tentait de se reformer. Mais c'était trop tard. Methalnia disparaissait à l'horizon. --- ## X. Trois jours plus tard, le convoi atteignit la **Passe des Vents**. Un canyon naturel, étroit, défendable. Parfait pour une halte. Voss donna l'ordre : repos complet. Vingt-quatre heures. Les gens s'effondrèrent. Épuisés. Mais vivants. Syris s'assit contre une roue de chariot, ferma les yeux. Lira s'assit à côté de lui. « On a survécu. Encore. » « Ouais. » « Combien de fois on peut continuer comme ça ? » Syris ouvrit un œil, la regarda. « Jusqu'à ce qu'on ne le puisse plus. Ou jusqu'à ce qu'on trouve un endroit où s'arrêter. » « Tu crois que ça existe ? Un endroit sûr ? » « Je ne sais pas. Mais… » Il sourit faiblement. « …j'aimerais bien. » Elle posa sa tête sur son épaule. « Moi aussi. » --- ## XI. Cette nuit-là, le Conseil se réunit une dernière fois. Voss regarda les visages. Fatigués. Mais déterminés. « Carmillon nous a déclarés ennemis. Aethyris veut notre extermination. Nous avons perdu trois chariots, quinze combattants, presque toutes nos réserves. » « Mais nous sommes vivants. Et nous avons appris quelque chose. » Elle regarda Corvus. « Nos ennemis peuvent s'allier. Alors nous aussi. » Elle se tourna vers le Conseil. « Je propose une alliance permanente avec les carmillois loyaux à Corvus. Pas temporaire. Permanente. Fusion des convois. Partage des ressources. Échange total des connaissances. » Un silence. Puis Orvek, bandé de la tête aux pieds, grogna : « Merde. Pourquoi pas. On est déjà condamnés de toute façon. Autant mourir en essayant quelque chose de nouveau. » Selara hocha la tête. « Le Clan Acier approuve. » Un par un, les clans votèrent. Unanimité. Corvus se leva, poing sur le cœur. « Au nom des carmillois libres, j'accepte. » Voss tendit la main. « Bienvenue à Methalnia, Capitaine. » Ils serrèrent. Pas juste une poignée de main. Une fusion. Deux peuples. Une survie. --- **FIN DU CHAPITRE 8** --- *Prochain chapitre : La Tempête Pourpre (voyage vers terres inconnues, découverte d'une nouvelle menace, préparation pour l'avenir)*