# Chapitre 6 : Siège et Ingéniosité ## I. « RETRAITE ! MAINTENANT ! » Voss n'avait pas honte du mot. Pas après ce qu'ils venaient d'accomplir. Ils avaient tué un Seigneur du Chaos. Mais affronter cinq navires elfiques avec deux chariots-forteresses brisés et la moitié de leurs forces épuisées ? Suicide. « FORMATION EN COIN ! LES CHARIOTS AU CENTRE ! » Les survivants — methaliens et carmillois mêlés — coururent. Les blessés furent jetés sans ménagement sur les chariots restants. Orvek, couvert de suie et de sang, hurlait des ordres à ses apprentis. « LARGUEZ TOUT CE QUI N'EST PAS VITAL ! ON ALLÈGE ! » Des caisses de matériel furent basculées par-dessus bord. Outils, vivres, munitions de secours. Tout sauf l'essentiel. Les navires elfes tirèrent. Éclairs bleutes sifflèrent, frappèrent le sol derrière la colonne en fuite. Geysers de terre et de pierre. Un éclair toucha un chariot-sanctuaire carmillois. Explosion. Débris. Flammes magiques pourpres et or qui se consumèrent rapidement. « ILS JOUENT AVEC NOUS ! » cracha Corvus, courant à côté de Voss. « Quoi ? » « Ils ne visent pas pour tuer ! Ils nous poussent ! Comme des chiens de berger ! » Syris, portant Aldren semi-conscient sur son épaule, comprit. Le sorcier marmonnait, délirant. « …vers l'ouest… ils nous poussent vers l'ouest… » « Pourquoi ? » demanda Lira, courant à ses côtés. « Parce qu'à l'ouest… » Syris consulta mentalement la carte. « …il y a le **Gouffre de Kael**. » Un canyon. Profond. Étroit. Sans issue. Un piège. Voss entendit. Elle se retourna, hurla : « CHANGEMENT DE CAP ! PLEIN NORD ! » Mais trois navires pivotèrent, bloquant le nord avec des tirs de barrage. Murs de flammes magiques. Tornades de glace. « SUD ! » Même résultat. Ils étaient canalisés. Forcés. Vers le gouffre. --- ## II. Le Gouffre de Kael s'ouvrit devant eux — une fissure béante dans la terre, large de cinquante mètres, profonde d'au moins deux cents. De l'autre côté : un plateau rocheux, défendable, avec des formations naturelles qui pourraient servir de couvert. Mais comment traverser ? Orvek évalua rapidement. « On a des cordes. Des poulies. On peut improviser un pont suspendu. » « Combien de temps ? » « Vingt minutes. Peut-être trente. » Les navires approchaient. Cinq minutes. Maximum. Mara regarda le gouffre. Puis les navires. Puis Corvus. « Vous avez des sorciers capables de lévitation ? » « Un. Peut-être deux. Mais seulement pour de petites charges. » « On ne peut pas faire passer tout le monde. » Voss serra les dents. « Alors on se bat. » « Où ? » Jorik, blessé à la jambe, s'appuyait sur son bouclier. « Y'a aucune couverture ici ! » Syris regarda autour de lui. Le bord du gouffre. Les chariots. Les rochers épars. Puis il eut une idée folle. « On descend. Dans le gouffre. » Tous se tournèrent vers lui. « T'es cinglé ? » dit Lira. « Non. Écoutez. » Il pointa. « Les parois du gouffre. Pleines de saillies. De grottes. On peut s'y accrocher. Installer des positions défensives. Les navires devront descendre pour nous atteindre. Et là, on les aura. » Corvus fronça les sourcils. « C'est risqué. Si un chariot tombe… » « On a déjà perdu trois chariots », coupa Voss. « Qu'est-ce qu'un de plus ? » Orvek éclata de rire — un rire nerveux, presque hystérique. « Des bases-forteresses verticales. Putain, gamin, t'es soit un génie, soit un suicidaire. » « Les deux. » Voss prit la décision. « On le fait. Orvek, prépare les cordes. Corvus, vos sorciers peuvent ralentir la descente avec lévitation partielle ? » « Oui. » « Alors GO ! » --- ## III. Ils descendirent dans le gouffre comme des araignées. Cordes fixées aux rochers. Poulies grinçantes. Les chariots furent démontés partiellement — roues enlevées, structures allégées — puis descendus section par section. Syris fut parmi les premiers. Il dévala la paroi, trouvant des prises, testant la solidité des saillies. À mi-hauteur, il découvrit une **grotte** — large, profonde, orientation parfaite pour défendre l'entrée. « ICI ! BASE ALPHA ! » D'autres éclaireurs trouvèrent des positions similaires. Trois grottes principales. Deux plateformes rocheuses. En quinze minutes, une base-forteresse improvisée émergea. **Base-Forteresse Précipice.** Les lance-fusées furent repositionnés, pointés vers le haut. Les balistes ancrées aux parois. Des pièges à éthanol — bidons suspendus par des fils, prêts à être largués — furent installés. Les sorciers carmillois tracèrent des glyphes de protection sur la roche, créant des zones anti-magie pour neutraliser les attaques élémentaires. Et juste à temps. Les navires arrivèrent au bord du gouffre. --- ## IV. Dame Elyndra Vif-Ciel se tenait sur la proue de son navire-amiral, regardant dans le gouffre. Elle sourit. Froidement. « Ingénieux. Pour des vermines. » Un lieutenant elfe s'approcha — mince, armure bleue, arc long en main. « Ordres, ma Dame ? » « Descente. Formation verticale. Canons sur les grottes. Archers en soutien. » « Ils sont retranchés. Ce sera… coûteux. » Elyndra le regarda comme on regarde un insecte. « Êtes-vous en train de suggérer que des *elfes* ne peuvent pas vaincre des humains terrés dans la boue ? » Le lieutenant pâlit. « N— non, ma Dame. » « Bien. Alors exécutez. » Les cinq navires basculèrent, descendant lentement dans le gouffre. Leurs coques blanches brillaient dans la pénombre. Les cristaux pulsaient, alimentant les boucliers éthérés. À mi-descente, Elyndra leva une main. « Feu. » --- ## V. Les canons à foudre tonnèrent. Mais cette fois, Methalnia et Carmillon étaient prêts. « BOUCLIERS MAGIQUES ACTIFS ! » cria un sorcier carmillois. Des barrières scintillantes s'érigèrent devant les grottes. Les éclairs frappèrent, furent partiellement absorbés. « CONTRE-ATTAQUE ! » Les lance-fusées crachotèrent. Dix fusées simultanées, trajectoires calculées pour converger sur un seul navire. Trois touchèrent le bouclier. Deux passèrent *au-dessus*, retombèrent, frappèrent le pont. Explosions. Flammes. Un elfe fut projeté par-dessus bord, tomba en hurlant dans les profondeurs. « ON LES A TOUCHÉS ! » hurla Theron. « CONTINUEZ ! » Les balistes tirèrent. Carreaux explosifs. Un cristal se fissura. Deux. Le bouclier d'un navire vacilla. « CONCENTRATION SUR LE NAVIRE TROIS ! » Salve totale. Le troisième navire — plus petit, plus rapide — tenta de remonter. Trop tard. Six fusées le frappèrent simultanément. Les cristaux explosèrent. Le bouclier s'effondra. Orvek, à bord d'une section de chariot-forteresse ancrée à la paroi, arma personnellement une baliste lourde. Il visa. Respira. Tira. Le carreau — rempli de poudre explosive et de limaille de fer — transperça la coque, explosa *à l'intérieur*. Le navire se déchira en deux. Morceaux de bois, de cristal, de corps — elfiques et démoniaques (certains avaient lié des créatures capturées) — tombèrent dans le gouffre. Les survivants methaliens et carmillois hurlèrent de joie. « TROIS DE TOMBÉS ! QUATRE RESTANTS ! » Mais Elyndra ne sembla pas impressionnée. « Archers. Salve de glace. » --- ## VI. Les archers elfes décochèrent. Pas des flèches normales. Des **flèches de glace enchantée**. Elles sifflaient en descendant, se multipliaient en vol — une flèche devenait trois, puis neuf, puis vingt-sept. Pluie mortelle. « COUVREZ-VOUS ! » Syris plongea dans la grotte. Des flèches frappèrent tout autour. Certaines traversèrent les boucliers magiques affaiblis. Un soldat carmillois fut transpercé, gela instantanément, s'effondra en morceaux. Lira fut touchée à l'épaule. Elle hurla. Syris attrapa la flèche, tira. Le givre se propagea sur sa main. Il lâcha, secoua ses doigts engourdis. « Ça va ? » « Non… froid… si froid… » Aldren, récupéré partiellement, s'agenouilla près d'elle. Il posa ses mains, chanta doucement. Chaleur magique. La glace fondit. « Merci… » souffla Lira. Dehors, les navires se repositionnaient. Deux descendaient plus bas, cherchaient des angles de tir meilleurs. Un autre utilisait des **lames de vent**, déchiquetant des cordes, faisant s'effondrer une plateforme. Trois methaliens tombèrent. Mara, debout à l'entrée d'une grotte, pendule en main, calculait froidement. « On ne peut pas tenir indéfiniment. Il nous faut une frappe decisive. » Corvus, à côté d'elle, hocha la tête. « On vise le navire-amiral. Celui d'Elyndra. Si elle tombe, les autres se replieront peut-être. » « Peut-être. Ou ils deviendront enragés. » « On n'a pas le choix. » Orvek fut appelé. Il examina le navire-amiral — plus grand, plus de cristaux, bouclier plus puissant. « Je peux le faire. Mais j'ai besoin de *tout* ce qui reste. Toutes les fusées. Toutes les munitions explosives. Et… » Il hésita. « …un sacrifice. » « Quoi ? » « Le dernier chariot-forteresse fonctionnel. Je le convertis en bombe. Je le fais léviter par magie carmilloise jusqu'au navire. Puis je le fais exploser. » Voss ferma les yeux. Le dernier chariot. Leur seul moyen de transport lourd. « Faites-le. » --- ## VII. Le plan était simple. Et terrifiant. Le chariot fut chargé avec tout l'éthanol restant. Toutes les munitions non-tirées. Tous les explosifs improvisés qu'Orvek put fabriquer en dix minutes. C'était une bombe mobile. Une seule étincelle, et tout explosait. Deux sorciers carmillois — les plus forts restants — se positionnèrent. Ils entamèrent un rituel de lévitation. Le chariot s'éleva. Lentement. Tremblant. « Stabilisez ! » ordonna Corvus. Les sorciers intensifièrent. Le chariot monta. Trois mètres. Cinq. Dix. Les elfes remarquèrent. « CIBLE MOUVANTE ! DÉTRUISEZ-LA ! » Des archers tirèrent. « COUVREZ LE CHARIOT ! » Methaliens et Carmillois tirèrent vers le haut. Flèches contre flèches. Carreaux contre éclairs. Le chariot montait. Vingt mètres. Trente. Une flèche de glace frappa. Ricocha. Une autre. Transperça une roue. « IL TIENT ! » Cinquante mètres. Le navire-amiral tenta de remonter. Trop lent. Soixante mètres. Elyndra comprit. Trop tard. « NON ! BOUCLI— » Le chariot percuta le bouclier éthéré. Orvek, depuis sa position, tira un fil — mécanisme de déclenchement à distance, improvisation géniale. Le chariot explosa. --- ## VIII. L'explosion fut… biblique. Une boule de feu orange, mêlée de flammes bleues magiques, engloba le navire-amiral. Le bouclier tint une demi-seconde. Puis céda. La déflagration pulvérisa les cristaux. Déchira les voiles. Fracassa la coque. Le navire s'embrasa, bascula, s'écrasa contre la paroi du gouffre. Débris massifs. Avalanche de pierre et de bois. Puis tomba dans les profondeurs, laissant une traînée de fumée. Silence. Puis, parmi les survivants : « ELYNDRA EST MORTE ! » « ON L'A EUES ! » Mais Syris, regardant vers le haut, murmura : « Non. Regardez. » Une silhouette. Ailée. Dorée. Dame Elyndra Vif-Ciel planait dans les airs, portée par **ailes de lumière** — magie personnelle, réserve d'urgence. Elle descendit lentement, se posa sur le pont d'un des trois navires restants. Son visage, auparavant calme et méprisant, était maintenant déformé par la rage. « VOUS. OSEZ. » Sa voix résonna, amplifiée par magie et colère. « Vous osez détruire mon navire-amiral ? Tuer mes guerriers d'élite ? » Elle leva les deux mains. Autour d'elle, l'air se mit à tourbillonner. « Je suis Elyndra Vif-Ciel. Archimage de la Tempête. Grande Amiral d'Aethyris. » « Et je vais vous montrer ce qu'est la VRAIE magie. » Le ciel — même dans le gouffre — s'assombrit. Des nuages se formèrent. Noirs. Tournoyants. Des éclairs — pas des tirs de canon, mais de vrais éclairs, massifs, naturels — commencèrent à frapper. « Elle invoque une *tempête personnelle* », souffla Aldren, horrifié. « Niveau dix. Au moins. » Corvus serra son épée. « On ne peut pas survivre à ça. » Voss regarda autour d'elle. Les survivants. Épuisés. Blessés. Mais debout. Elle prit une décision. « Alors on ne survit pas. On attaque. » « Quoi ? » « Elle est concentrée sur le sort. Vulnérable. Si on peut l'atteindre… » « C'est à cinquante mètres de haut ! » Mara s'avança. « Pas si on utilise les cordes. Et la lévitation partielle. » Corvus comprit. « Un assaut aérien improvisé. » « Exactement. » Syris se porta volontaire. « Je viens. » Lira, blessée mais debout : « Moi aussi. » Thane. Selka. Jorik. Aldren. Dix volontaires. Methaliens et Carmillois. « Vous allez mourir », dit Voss simplement. « Peut-être », répondit Syris. « Mais au moins, on meurt en attaquant. » Voss sourit — fier, triste. « Allez leur botter le cul. » --- ## IX. Ils montèrent. Cordes. Poulies. Sorciers carmillois lançant des sorts de lévitation partielle pour alléger le poids. C'était fou. Suicidaire. Magnifique. Syris grimpait, main après main, pieds cherchant des prises. Autour de lui, la tempête grondait. Éclairs frappaient la paroi, vaporisant la roche. Un éclair près de Jorik. Le garde fut projeté, mais sa corde tint. Il se balança, reprit prise. « CONTINUEZ ! » Quarante mètres. Quarante-cinq. Elyndra les vit enfin. Elle rit. « Pathétique. » Elle leva une main. Un éclair jaillit, visant Syris. Aldren contra — bouclier magique d'urgence. L'éclair dévia, frappa le vide. « MAINTENANT ! » Thane, archer, banda son arc. Tira. La flèche siffla, transperça l'épaule d'Elyndra. Elle hurla — surprise et douleur. La tempête vacilla. « ENCORE ! » Lira tira. Toucha la jambe. Selka lança une dague. Plantée dans le flanc. Elyndra tituba. Syris, atteignant le bord du navire, se hissa. Dégaina son pistolet à éthanol. Les yeux d'Elyndra — argent lumineux — le fixèrent. « Toi. » « Moi. » Il tira. Gerbe de flamme liquide. Elyndra leva une main, bouclier personnel. Le feu dévia. Mais pas totalement. Sa manche s'enflamma. Elle l'éteignit d'un geste, mais sa concentration était brisée. La tempête s'effondra. Corvus, grimpant derrière Syris, bondit sur le pont. Épée levée. « Pour ceux que tu as tués. » Il frappa. Elyndra para avec une lame de vent matérialisée. Duel. Rapide. Brutal. Magique contre physique. Elyndra était plus rapide. Plus puissante. Mais Corvus était plus vicieux. Il feignit, bloqua, puis donna un coup de pied. Dans le genou. Elyndra s'effondra. Il leva son épée. Mais elle disparut. Téléportation d'urgence. Réapparue sur un autre navire, cent mètres plus haut. « RETRAITE ! » cria-t-elle, voix brisée. « TOUS LES NAVIRES ! RETRAITE ! » Les trois navires restants remontèrent rapidement, disparurent par-dessus le bord du gouffre. Silence. Puis, sur le pont du navire capturé — oui, capturé —, Syris et Corvus se regardèrent. Et éclatèrent de rire. Un rire hystérique, libérateur. « ON… ON A GAGNÉ ? » suffoqua Syris. « Je… je crois, oui. » En bas, dans les grottes, les survivants hurlaient de joie. --- **FIN DU CHAPITRE 6** --- *Prochain chapitre : Bataille des Trois Bannières (retour au convoi, découverte d'une trahison, confrontation finale)*