Methalnia/Chapitre_04_Defile_des_Murmures.md

498 lines
16 KiB
Markdown

# Chapitre 4 : Le Défilé des Murmures
## I.
La Zone Pourpre ne ressemblait à rien de ce que Syris avait vu auparavant.
Ce n'était pas seulement la couleur — cette teinte violacée maladive qui imprégnait l'air, la terre, même la lumière du jour. C'était la *sensation*. Comme si la réalité elle-même était malade. Les distances semblaient fausses. Un rocher à dix mètres paraissait tantôt proche à toucher, tantôt infiniment lointain. Les sons se comportaient de manière erratique : un murmure à l'oreille, puis silence total, puis un fracas assourdissant sans source visible.
« Ne fixez rien trop longtemps », ordonna Corvus, chevauchant en tête de la colonne. « Le Chaos se nourrit de l'attention. »
L'expédition avançait en formation serrée. Les quatre chariots-forteresses methaliens formaient les coins d'un carré mobile, avec les deux sanctuaires carmillois au centre. Entre eux, soldats et guerriers marchaient en rangs, armes au poing, regards alertes.
Syris était en pointe — éclaireur avancé avec trois autres : Lira (methalienne), et deux Carmillois qu'il ne connaissait que de nom : **Thane**, un archer aux cheveux roux, et **Selka**, une femme mince armée de deux dagues courbes.
« Vous sentez ça ? » murmura Lira.
Syris hocha la tête. Une odeur. Sucrée. Écœurante. Comme de la viande pourrie mêlée à du miel fermenté.
« Nid de Chaos », dit Selka d'une voix neutre. « Proche. Moins de cinquante mètres. »
« On signale ou on élimine ? » demanda Thane.
Syris hésita. Signaler ralentirait la colonne. Mais engager le combat sans renfort…
Un bruit. Grattement. Comme des griffes sur la pierre.
« Trop tard pour signaler », siffla Lira, arc bandé.
Ils émergèrent de la brume.
**Rampants.**
Créatures du Chaos de bas niveau, mais dangereuses en nombre. Autrefois humains — ou peut-être animaux, impossible à dire. Ils étaient maintenant des choses tordues, quadrupèdes, avec trop d'articulations aux mauvais endroits. Leur peau était translucide, laissant voir des organes pulsants en dessous. Leurs yeux — parfois deux, parfois sept — luisaient d'une lumière verdâtre.
Il y en avait une douzaine.
« CONTACT ! » hurla Syris.
Lira tira. Flèche dans l'œil central d'un rampant. La créature couina, s'effondra, mais les autres accélérèrent.
Thane enchaîna trois tirs rapides. Deux touchèrent. Un rampant s'écroula, un autre tituba mais continua.
Selka bondit en avant — mouvement fluide, presque dansant — et trancha la gorge d'une créature en plein saut. Sang noir gicla. Elle roula, esquiva des griffes, planta sa seconde dague dans le crâne d'un autre rampant.
Syris tira avec son pistolet à éthanol. Gerbe de flamme liquide. Un rampant s'enflamma, hurla, courut en cercle avant de s'effondrer.
Mais deux autres contournèrent, visaient Lira.
« ATTENTION ! »
Elle fit volte-face, tira à bout portant. La flèche traversa la gueule ouverte de la première créature, ressortit par l'arrière du crâne. Mais la seconde était trop proche—
Un éclair pourpre.
La créature explosa. Littéralement. Chair, os, fluides — tout dispersé en une brume rouge.
Syris se retourna. Aldren, le vieux sorcier, se tenait à vingt mètres, main levée, symboles lumineux flottant autour de ses doigts.
« Magie de foudre niveau deux », dit-il calmement. « Efficace contre chair corrompue. »
Les rampants restants hésitèrent. Puis s'enfuirent, disparaissant dans la brume.
Lira cracha par terre.
« Merci. Je crois. »
Aldren haussa les épaules.
« On est alliés, non ? »
Syris compta les corps. Sept rampants morts. Cinq enfuis.
« On brûle les cadavres ? »
« Non », dit Selka en nettoyant ses dagues. « Pas le temps. On marque la zone et on continue. »
Elle planta un bâton rouge dans le sol — signal carmillois pour *zone infectée, éviter*.
L'expédition reprit sa marche.
Mais Syris savait : ce n'était que le début.
---
## II.
Deux heures plus tard, les murmures commencèrent.
Au début, Syris pensa que c'était le vent. Mais il n'y avait pas de vent. Juste cette brume immobile, oppressante.
Puis il entendit distinctement :
*« …seul… si seul… rejoins-nous… jamais seul… »*
Il se figea. Regarda autour de lui. Personne d'autre ne semblait réagir.
*« …ils te haïssent… ils te craignent… nous t'acceptons… »*
Son cœur s'emballa. Il porta la main au médaillon de fer autour de son cou. Le métal était glacial. Il le serra fort.
*« Le fer ne te protège pas… nous sommes déjà là… »*
« FERMEZ-LA ! » cracha-t-il à voix basse.
Aldren, qui marchait non loin, tourna la tête.
« Tu les entends ? »
Syris hocha la tête, honteux.
Le sorcier s'approcha, posa une main sur son épaule. Une chaleur se diffusa — magique, mais étrangement réconfortante.
« Respire. Ne réponds pas. Les murmures se nourrissent de l'interaction. »
« Comment vous faites pour… »
« Pour ne pas écouter ? » Aldren sourit tristement. « Vingt ans de pratique. Et des cicatrices mentales que tu ne veux pas voir. »
Les murmures s'estompèrent. Légèrement. Mais restèrent, en arrière-plan, comme un bourdonnement constant.
Syris se jura de ne plus jamais se moquer des sorciers.
---
## III.
Le **Défilé des Murmures** proprement dit apparut en début d'après-midi.
C'était un canyon naturel — ou peut-être creusé par quelque chose de moins naturel. Deux parois de roche noire s'élevaient de chaque côté, hautes de près de cinquante mètres, couvertes de symboles gravés qui semblaient bouger quand on les regardait de biais.
Et au fond du défilé, flottant à un mètre au-dessus du sol : des *fragments de voix*.
Littéralement. Des morceaux sonores, semi-tangibles, qui dérivaient comme des feuilles mortes. Certains murmuraient. D'autres hurlaient. D'autres encore riaient — un rire d'enfant, joyeux, absolument terriffiant dans ce contexte.
« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? » souffla Orvek, descendu de son chariot-forteresse.
Mara s'agenouilla, examina le sol. Elle ramassa une poignée de terre, la renifla, grimaça.
« Corruption ancienne. Profonde. Cet endroit a été le théâtre d'un massacre. Pas récent. Peut-être cent ans. Peut-être mille. » Elle se releva. « Les âmes n'ont jamais pu partir. »
Corvus consulta une carte magique — un parchemin qui se redessinait en temps réel, tracé par encre lumineuse.
« C'est le passage le plus court vers le cœur de la Zone Pourpre. Contourner nous rajouterait quatre jours. »
« Alors on traverse », dit Voss.
« Mauvaise idée », contra Mara. « Les fragments de voix sont instables. Ils peuvent se lier aux vivants. Possession partielle. »
« Alternative ? »
« Il n'y en a pas. » Mara serra les dents. « Mais on prend des précautions. Sceaux renforcés. Sanctuaires en mode défensif. Tout le monde attache un lien physique à son voisin. Si quelqu'un commence à dévier, on le retient. »
Corvus hocha la tête.
« Mes sorciers vont ériger une barrière mobile. Ça ne tiendra pas longtemps, mais ça devrait nous donner dix, quinze minutes. »
« Assez pour traverser ? »
« Si on se dépêche. »
---
## IV.
La traversée commença.
Les sorciers carmillois formèrent un cercle autour de la colonne. Ils chantaient — une litanie en langue ancienne, harmonieuse et dissonante à la fois. Une bulle de lumière dorée se matérialisa, englobant l'expédition.
Les fragments de voix s'écrasèrent contre la barrière. Certains explosaient en petits éclats sonores. D'autres dérivaient le long de la surface, griffant, cherchant une faille.
« Avancez ! » ordonna Voss. « Vitesse constante ! Pas de course ! »
Les chariots roulèrent. Les soldats marchèrent. Syris, lien attaché à la ceinture de Lira devant lui, fixait le sol, évitant de regarder les parois.
Mais il ne put s'empêcher d'entendre.
*« …pourquoi continues-tu… inutile… tous morts… »*
*« …ta mère pleure… elle t'a oublié… »*
*« …brûle… brûle avec nous… »*
Lira trébucha. Syris la rattrapa.
« Ça va ? »
Elle ne répondit pas. Ses yeux étaient vitreux.
« Lira ! »
« …si belle… la flamme… si pure… »
Syris la gifla. Fort.
Elle cligna des yeux, secoua la tête.
« Qu— quoi ? »
« Tu dérivais. Reste avec moi. »
« Merci… »
Un cri derrière eux.
Un soldat carmillois s'était détaché, courait vers la paroi, bras tendus.
« REVENEZ, REVENEZ, JE VOUS ENTENDS ! »
Trois de ses camarades le plaquèrent au sol. Il hurlait, se débattait, bavait.
Aldren arriva en courant, plaqua ses mains lumineuses sur le front du soldat.
« Tiens bon, gamin. Tiens— »
Le soldat mordit. Profond. Arracha un morceau de chair du poignet d'Aldren.
Le sorcier hurla, recula.
Corvus dégaina, frappa avec le pommeau de son épée. Le soldat s'effondra, inconscient.
« Attachez-le ! On le transportera ! »
Mais Mara s'approcha, pendule en main. Elle le suspendit.
Rotation violente. Sens inverse.
« Corruption niveau quatre. Irréversible. »
Corvus ferma les yeux.
« Non. Pas encore. »
« Il est *perdu*. »
« JE NE L'ABANDONNERAI PAS ! »
Mara le fixa froidement.
« Alors il corrompra les autres. C'est votre choix. »
Un silence atroce.
Puis Corvus, voix brisée :
« Faites-le. »
Mara dégaina une dague en argent pur. Un coup. Précis.
Le corps cessa de bouger.
Aldren, tenant son poignet ensanglanté, détourna le regard.
« On continue », dit Voss. « Dix minutes. Tenez bon. »
---
## V.
Ils tinrent huit minutes.
Puis la barrière se fissura.
Un fragment de voix — plus gros, plus dense que les autres — percuta la bulle dorée. Fissure. Deux. Trois.
« ELLE CÈDE ! » cria un sorcier.
« TENEZ ! » rugit Corvus.
Les sorciers intensifièrent leur chant. Mais la fissure s'élargit.
Le fragment s'engouffra.
Il dériva directement vers Syris.
Il entendit une voix. Claire. Familière.
*« Syris… c'est moi… »*
Non. Impossible.
*« Syris… papa… je suis là… »*
Son père. Mort il y a dix ans. Dévoré par le Chaos lors du Massacre de la Caravane Grise.
*« Aide-moi… libère-moi… »*
« Non… »
*« S'il te plaît… mon fils… »*
« TU N'ES PAS LUI ! »
Syris dégaina son pistolet, tira dans le fragment.
Le feu traversa la forme spectrale. Elle s'évanouit en fumée.
Mais trois autres fragments s'engouffraient déjà.
« ARTILLERIE ! » hurla Orvek.
Les balistes des chariots pivotèrent, tirèrent. Carreaux enflammés sifflèrent, transpercèrent des fragments. Certains se dissipèrent. D'autres absorbèrent les projectiles, grossirent.
« Les fusées ! »
Theron, à bord d'un chariot-forteresse, activa les lance-fusées.
**FWOOOOSH.**
Six fusées jaillirent, tracèrent des arcs lumineux, explosèrent au milieu des fragments. Déflagrations multiples. Lumière. Chaleur.
Les fragments reculèrent — ou semblèrent reculer. Difficile à dire.
« SORTIE ! JE VOIS LA SORTIE ! » cria un éclaireur.
Cent mètres. Cinquante. Vingt.
Ils jaillirent du défilé comme des fuyards d'un incendie.
Derrière eux, les murmures s'amplifièrent — rage impuissante, frustration spectrale.
Puis silence.
Syris s'effondra à genoux, tremblant. Lira vomit. Plusieurs soldats — methaliens et carmillois — pleuraient sans honte.
Voss compta rapidement.
« Pertes ? »
« Deux morts carmillois », répondit Corvus, voix rauque. « Trois Methaliens blessés. Un chariot endommagé. »
« On peut le réparer ? »
Orvek examina le chariot — essieu fendu, roue avant déformée.
« Deux heures. »
« Vous avez une heure. »
---
## VI.
Pendant qu'Orvek et ses apprentis travaillaient, Syris s'assit à l'écart, dos contre un rocher.
Aldren s'approcha, poignet bandé.
« Ça va ? »
« Non. »
« Bien. Être honnête, c'est important. »
Le sorcier s'assit à côté de lui.
« Ce que tu as entendu… ton père ? »
Syris hocha la tête.
« Le Chaos ne crée pas les voix. Il les vole. Aux morts, aux vivants, à ceux entre les deux. » Aldren regarda l'horizon pourpre. « J'ai entendu mon fils, une fois. Il est vivant, à Carmillon, apprenti forgeron. Mais le Chaos avait volé sa voix lors d'un rêve. »
« Comment vous avez fait… pour ne pas céder ? »
« J'ai pensé à lui. Le vrai. Pas l'écho. » Aldren sourit tristement. « Le Chaos imite. Mais il ne comprend pas l'amour. Ses imitations sont toujours légèrement fausses. Froides. »
Syris réfléchit.
« Mon père… la voix… elle ne riait pas. »
« Pardon ? »
« Mon père riait tout le temps. Même face au danger. C'était… sa marque. » Syris sentit les larmes monter. « La voix ne riait pas. Elle suppliait. »
« Alors tu as su. »
« Oui. »
Ils restèrent assis en silence.
Puis Aldren dit doucement :
« Tu es fort, gamin. Plus que tu ne le crois. »
---
## VII.
Le chariot fut réparé en cinquante-trois minutes.
« Record personnel », grogna Orvek, essuyant la graisse de ses mains.
Voss et Corvus se consultaient, penchés sur la carte magique.
« Nous sommes à mi-chemin », dit Corvus. « Encore dix kilomètres jusqu'au centre présumé de la Zone Pourpre. »
« Présumé ? »
« Nos scryeurs détectent une concentration massive de Chaos. Mais les lectures sont… erratiques. Comme si quelque chose les brouillait. »
Mara s'approcha.
« C'est lui. Le Seigneur du Chaos. Il sait qu'on vient. »
« Comment peut-il savoir ? » demanda Voss.
« Parce qu'il nous observe. » Mara pointa vers le ciel pourpre. « Chaque fragment qu'on a croisé. Chaque murmure. C'étaient des yeux. Des oreilles. »
Un frisson collectif parcourut l'expédition.
Corvus serra le pommeau de son épée.
« Alors il sait qu'on arrive en force. »
« Oui. »
« Bien. » Un sourire féroce. « Qu'il ait peur. »
Voss donna l'ordre.
« On lève le camp dans dix minutes. Objectif : cœur de la Zone Pourpre. Équipement complet. Munitions vérifiées. » Elle regarda chaque membre de l'expédition. « Si vous avez des doutes, restez ici. Personne ne vous jugera. »
Personne ne bougea.
« Alors allons tuer un Seigneur du Chaos. »
---
## VIII.
Ils marchèrent pendant trois heures.
Le paysage devint de plus en plus déformé. Des arbres poussaient à l'envers, racines dans le ciel, feuillages enterrés. Des rochers flottaient, en apesanteur, tournant lentement. Le sol était mou par endroits, dur comme du verre ailleurs.
Et les créatures.
Pas seulement des rampants. Des choses plus grosses. Plus étranges.
Un **broyeur** — masse de chair de trois mètres de haut, avec des dizaines de bras griffus, marchant sur des jambes inversées. Ils le tuèrent avec deux fusées et quinze carreaux de baliste.
Un **tisseur de cauchemars** — créature arachnéenne qui projetait des illusions. Trois soldats faillirent s'entretuer avant qu'Aldren ne disperse la magie avec un contre-sort.
Et toujours, les murmures.
Plus forts. Plus insistants.
« On approche », dit Corvus. « Je le sens. »
Syris aussi. Une pression. Dans sa tête. Dans sa poitrine.
Puis ils le virent.
Le **Cœur de la Zone Pourpre**.
Une vallée circulaire, large d'un kilomètre. Au centre : une structure.
Pas un bâtiment. Pas naturelle non plus.
C'était… organique. Un entrelacs de chair, d'os, de métal tordu, de cristaux pulsants. Haut de cinquante mètres. Vivant. Respirant.
Et au sommet, assis sur un trône de vertèbres soudées :
**Lui.**
Le **Seigneur du Chaos**.
Il était presque humain. Presque.
Deux bras. Deux jambes. Un torse. Une tête.
Mais tout était légèrement *faux*. Trop long. Trop mince. La peau oscillait entre pâle et pourpre. Les yeux — cinq, disposés en spirale sur le visage — brillaient d'une lumière qui blessait le regard.
Et quand il parla, sa voix résonna dans chaque esprit.
*« Vous venez. Enfin. J'attendais. »*
Corvus leva son épée.
« AU NOM DE LA FLAMME NOIRE, JE TE BANNIS ! »
Le Seigneur du Chaos éclata de rire.
Un rire qui fit trembler la terre.
*« Bannis ? Moi ? Oh, petit paladin… »*
Il se leva.
*« C'est VOUS qui êtes les invités. »*
Et l'enfer se déchaîna.
---
**FIN DU CHAPITRE 4**
---
*Prochain chapitre : Ciel d'Acier (confrontation avec le Seigneur du Chaos + intervention surprise d'Aethyris)*