Methalnia/Chapitre_03_Conseil_des_Flammes.md

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# Chapitre 3 : Conseil des Flammes
## I.
L'émissaire carmillois arriva au crépuscule, comme promis.
Mais il ne vint pas seul.
Syris, posté sur la tour d'observation est, les repéra d'abord comme une ligne sombre à l'horizon. Il ajusta sa longue-vue, fit la mise au point.
« Merde… »
Capitaine Corvus chevauchait en tête, flanqué de douze soldats en armure lourde. Mais derrière eux, quelque chose de massif se déplaçait — une structure mobile, portée par six chevaux blindés. Un **chariot-sanctuaire**, réalisai Syris. Une chapelle roulante carmilloise, utilisée pour les rituels de protection contre le Chaos.
Il descendit l'échelle quatre à quatre, courut vers la tente de commandement.
« Commandante ! Ils arrivent ! Corvus et une escorte de douze plus un chariot-sanctuaire ! »
Voss leva les yeux de la carte qu'elle étudiait, fronça les sourcils.
« Un sanctuaire ? Ils viennent pour négocier ou pour nous convertir ? »
Mara, présente dans l'ombre de la tente, parla d'une voix plate.
« Intimidation. Ils nous montrent leur pouvoir. »
« Alors on leur montre le nôtre. » Voss se tourna vers un messager. « Convoque Orvek. Qu'il amène deux lance-fusées. Déploiement visible. »
Le messager salua et partit en courant.
Selara, assise à la table, secoua la tête.
« Si on commence par des démonstrations de force, on ne négociera jamais. »
« Si on les laisse entrer sans montrer nos crocs, ils nous traiteront comme des mendiants. » Voss enfila son manteau de commandement — cuir renforcé, insignes de rang cousus aux épaules. « On joue sur un pied d'égalité, ou on ne joue pas du tout. »
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## II.
Le convoi methalien se prépara.
En l'espace de vingt minutes, une zone de réception fut établie : trois chariots disposés en demi-cercle, formant une petite arène. Des torches à éthanol furent plantées dans le sol, diffusant une lumière claire et stable — un contraste délibéré avec les flammes magiques carmilloises, qui vacillaient de manière hypnotique.
Orvek arriva avec deux de ses apprentis, poussant un chariot surmonté de deux lance-fusées à tubes multiples. Les armes étaient impressionnantes : cylindres de métal poli, mécanismes de visée complexes, têtes explosives visibles dans les tubes chargeurs.
« Prêts à tirer ? » demanda Voss.
Orvek hocha la tête.
« Sur votre ordre. Portée effective : quatre cents mètres. Temps de rechargement : quarante secondes. »
« Parfait. »
Syris fut placé parmi les gardes d'honneur — douze guerriers methaliens, armés d'arcs composites et de pistolets à éthanol. Ils se tenaient en ligne, immobiles, visages fermés.
L'escorte carmilloise s'arrêta à cinquante mètres du périmètre.
Corvus descendit de cheval. Il portait une armure complète cette fois, noire comme la nuit, ornée de runes argentées qui brillaient faiblement. Son épée, attachée dans son dos, était immense — une lame à deux mains, longue de près de deux mètres.
Il s'avança seul.
Voss fit de même, laissant Mara et Selara derrière elle.
Ils se rencontrèrent au centre de l'arène improvisée.
« Commandante Kael Voss », dit Corvus avec un hochement de tête respectueux.
« Capitaine Corvus. » Voss croisa les bras. « Vous amenez un sanctuaire. C'est nécessaire ? »
Un fantôme de sourire.
« Précaution. Nous entrons en territoire non-sanctifié. Le Chaos rôde. » Il désigna les lance-fusées d'un geste du menton. « Vous amenez de l'artillerie. C'est nécessaire ? »
« Même logique. »
Corvus éclata d'un rire bref, presque approbateur.
« Bien. Nous nous comprenons. » Il redevint sérieux. « Votre Conseil a voté. Quelle est votre réponse ? »
Voss ne tergiversa pas.
« Alliance temporaire. Objectif unique : destruction du Seigneur du Chaos. Après, chacun reprend sa route. »
« Acceptable. Conditions ? »
« Pas d'utilisation de magie offensive ou de rituels à moins de cent mètres de nos chariots. Aucun sorcier non escorté dans notre convoi. Protocole de purge strict : si l'un de vos hommes montre des signes de corruption, nous intervenons immédiatement. »
Corvus fronça les sourcils.
« Nos sorciers doivent pouvoir ériger des barrières protectrices. C'est leur fonction. »
« Alors ils le font *loin* de nous. »
Un silence tendu.
« Nos scryeurs devront examiner la Zone Pourpre. Cela nécessite des rituels de divination. Ils ne fonctionnent pas à cent mètres de distance. »
Voss réfléchit.
« Cinquante mètres. Périmètre délimité. Nos Inquisiteurs surveillent. Au moindre problème, on coupe. »
« Inacceptable. Nos sorciers ne travaillent pas sous menace. »
« Alors pas d'alliance. »
Corvus plissa les yeux. Voss soutint son regard.
Finalement, le Paladin soupira.
« Très bien. Cinquante mètres. Délimitation claire. Mais *nos* gardes surveillent aussi. Confiance réciproque. »
« Ça me va. »
Corvus tendit la main. Voss la serra.
« Scellée par le fer et la flamme », dit Corvus.
« Scellée par l'ingéniosité et le courage », répondit Voss.
Ils se lâchèrent.
« Nous partons quand ? » demanda Corvus.
« Demain à l'aube. Force mixte. Cinquante de vos soldats, cinquante de nos guerriers. Quatre chariots-forteresse, deux de vos sanctuaires mobiles. »
« Qui commande ? »
« Commandement partagé. Vous pour la stratégie magique. Moi pour la logistique et l'artillerie. »
Corvus hocha lentement la tête.
« Inhabituel. Mais pragmatique. » Il fit un geste. Deux de ses soldats s'avancèrent, portant un coffre de bois sombre. Ils le déposèrent devant Voss.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Une preuve de bonne foi. »
Corvus ouvrit le coffre. À l'intérieur : six cristaux, chacun de la taille d'un poing, luisants d'une lumière blanche pure.
« Cristaux de bannissement. Forgés par nos meilleurs enchanteurs. » Il en prit un, le tendit à Voss. « Ils repoussent activement le Chaos. Placez-en un sur chaque chariot-forteresse. Ça vous protégera des corruptions mineures. »
Voss examina le cristal avec méfiance. Il était chaud, presque vivant au toucher.
« C'est de la magie. »
« Oui. » Corvus la regarda droit dans les yeux. « Parfois, il faut accepter l'aide de l'ennemi pour combattre un ennemi pire. »
Voss serra le cristal dans sa main gantée.
« Si ces trucs corrompent mes gens, je vous renvoie vos têtes dans ce coffre. »
« Noté. »
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## III.
Le soir, le convoi bruissait de rumeurs.
Syris entendit toutes les versions possibles en l'espace d'une heure :
— Les Carmillois allaient les trahir et les sacrifier au Chaos.
— Voss avait vendu son âme pour un passage sûr.
— Les cristaux étaient des pièges, des graines de corruption.
— L'alliance était une ruse pour infiltrer des espions.
Il marchait entre les chariots, écoutant, observant. L'ambiance était tendue, électrique. Des disputes éclataient. Le Clan Foudre refusait catégoriquement de travailler avec des « mangeurs d'âmes ». Le Clan Acier, au contraire, préparait déjà l'équipement pour l'expédition.
Il croisa **Lira**, l'archère qui l'avait accompagné lors de la reconnaissance du Col.
« Tu fais partie de l'expédition ? » demanda-t-elle.
« Oui. Éclaireur. »
Elle siffla.
« Bonne chance. On dit que la Zone Pourpre fait vieillir de dix ans rien qu'à la traverser. »
« On dit beaucoup de choses. »
« Tu n'as pas peur ? »
Syris hésita. Puis :
« Si. Mais rester ici ne changera rien. Si le Seigneur du Chaos se renforce, il finira par nous trouver. Autant aller à lui. »
Lira sourit faiblement.
« Philosophie de kamikaze. J'aime. »
Elle lui tendit une petite fiole, remplie d'un liquide argenté.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Essence de sauge lunaire. Orvek l'a distillée. C'est censé… clarifier l'esprit. Contre les hallucinations du Chaos. » Elle haussa les épaules. « Ça marche ou pas, mais ça vaut mieux que rien. »
Syris prit la fiole.
« Merci. »
« Reviens vivant. »
« Je ferai de mon mieux. »
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## IV.
Cette nuit-là, Mara convoqua tous les participants de l'expédition.
Cinquante guerriers methaliens, sélectionnés parmi les meilleurs. Archers, arbalétriers, ingénieurs, artificiers, éclaireurs. Syris se tenait parmi eux, nerveux mais déterminé.
Mara apparut, accompagnée de deux assistants portant un coffre métallique.
« Approchez. Un par un. »
Le rituel commença.
Chaque guerrier s'avança. Mara ouvrit le coffre, révélant des dizaines de médaillons de fer forgé, chacun gravé de symboles anti-Chaos. Elle en plaça un autour du cou de chaque participant, murmurant une phrase identique :
« Le fer te protège. La flamme te guide. Le Chaos recule. »
Quand vint le tour de Syris, Mara le regarda longuement.
« Tu as entendu les murmures. Tu connais le danger. »
« Oui, Inquisitrice. »
« Si jamais tu sens la corruption t'envahir — même légèrement — tu me le dis. Immédiatement. »
« Je le ferai. »
Elle plaça le médaillon autour de son cou. Le métal était froid, presque glacial.
« Va. Et reviens incorrompu. »
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## V.
L'aube se leva — ou plutôt, la pénombre s'éclaircit légèrement.
L'expédition mixte s'assembla à la limite du convoi. Cinquante Methaliens. Cinquante Carmillois. Quatre chariots-forteresse blindés, équipés de balistes et de lance-fusées. Deux sanctuaires mobiles carmillois, drapés de bannières pourpres et or, diffusant une lumière magique pâle.
Corvus et Voss se tenaient côte à côte, sur une plate-forme surélevée.
« Écoutez bien », commença Voss, sa voix portant dans l'air froid. « Nous partons en expédition conjointe. Methaliens et Carmillois. Ennemis depuis toujours. Mais aujourd'hui, alliés. »
Corvus prit le relais.
« Notre objectif : localiser et détruire le Seigneur du Chaos qui menace cette région. C'est une menace pour nous tous. Si nous échouons, nos peuples meurent. Tous. »
« Vous vous battrez ensemble », continua Voss. « Vous mangerez ensemble. Vous survivrez ensemble. Ou vous mourrez ensemble. »
« Les différences de méthode sont secondaires », dit Corvus. « Magie ou technologie, peu importe. Seul le résultat compte. »
Voss leva un poing.
« Flamme Pure ! »
« Esprit Libre ! » répondirent les Methaliens.
Corvus leva son épée.
« Par la Flamme Noire, nous vaincrons ! »
« Nous vaincrons ! » crièrent les Carmillois.
Un silence. Puis, lentement, maladroitement, les deux groupes mêlèrent leurs cris.
« Nous vaincrons ! »
Syris sentit un frisson parcourir son échine. Pas de peur. Pas vraiment.
D'espoir.
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## VI.
L'expédition quitta le convoi principal à sept heures.
Syris regarda derrière lui — les chariots, les tentes, les fumées des alambics. Sa maison mobile. Peut-être pour la dernière fois.
Il se retourna vers l'avant.
La Zone Pourpre s'étendait à l'horizon — une étendue désolée, baignée d'une brume violacée, où la réalité elle-même semblait se tordre.
Orvek, qui chevauchait à côté de lui dans l'un des chariots-forteresses, mâchonnait une tige de tabac séché.
« Tu sais ce qui me fait le plus chier ? »
« Quoi ? »
« Si on meurt, on ne saura jamais si ça aurait marché. » Il cracha par terre. « J'ai toujours détesté mourir sans avoir les résultats de l'expérience. »
Syris ne put s'empêcher de rire.
« Vous êtes cinglé, Maître Orvek. »
« Évidemment. Sinon je serais resté fermier. »
Derrière eux, un sorcier carmillois — une jeune femme aux cheveux blonds tressés — chantonnait une incantation de protection. Sa voix était mélodieuse, presque hypnotique.
Un archer methalien lui lança un regard noir, mais ne dit rien.
L'alliance tenait. Pour l'instant.
Corvus, à l'avant, leva une main. Arrêt.
« Première halte. Établissement du périmètre sécurisé. Sanctuaires activés. »
Les deux chariots-sanctuaires furent positionnés en cercle. Les sorciers carmillois commencèrent leurs rituels — des chants, des gestes complexes, des symboles tracés dans l'air qui brillaient faiblement avant de disparaître.
Syris observait, fasciné malgré lui.
C'était de la magie. La source du Chaos. L'ennemi.
Et pourtant… c'était beau.
*Dangereux*, se corrigea-t-il. *Beau, mais dangereux.*
Un des sorciers — un homme plus âgé, barbe grise, yeux fatigués — s'approcha de lui.
« Première fois que tu vois un rituel de protection ? »
Syris hocha la tête, méfiant.
Le sorcier sourit.
« Ça fait peur, hein ? »
« Un peu. »
« Bon réflexe. » Il s'assit sur un rocher, soupira. « La magie est comme ton éthanol. Mal utilisée, elle explose. Bien utilisée, elle propulse. La différence, c'est le savoir. »
« Et si le savoir échoue ? »
« Alors on meurt. » Le sorcier haussa les épaules. « Comme vous, si vos fusées explosent trop tôt. »
Syris médita cette réponse.
« Comment vous vous appelez ? »
« Magister Aldren. Et toi ? »
« Syris. Éclaireur. »
« Enchanté, Syris. » Aldren se leva, épousseta sa robe. « Un conseil : si jamais tu vois quelque chose de pourpre bouger dans le brouillard… ne fixe pas. Ne cherche pas à comprendre. Tire d'abord. »
« Pourquoi ? »
« Parce que comprendre le Chaos, c'est le laisser entrer. » Il tapota sa tempe. « Ici. Et une fois qu'il est là, il ne part jamais. »
Il s'éloigna.
Syris frissonna.
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## VII.
La nuit tomba — ou plutôt, l'obscurité s'épaissit.
Le camp mixte était étrange. Methaliens d'un côté, Carmillois de l'autre, avec au centre une zone neutre où brûlaient à la fois des torches à éthanol et des flammes magiques.
Syris mangeait seul, assis sur une caisse, quand **Jorik** vint s'asseoir à côté de lui.
« Sale journée », grogna le garde.
« On n'a encore rien fait. »
« Justement. L'attente, c'est le pire. »
Ils mangèrent en silence pendant quelques minutes.
Puis Jorik parla, plus bas.
« Tu leur fais confiance ? Aux Carmillois ? »
Syris réfléchit.
« Non. Mais je crois qu'ils ont aussi peur que nous. »
« La peur ne suffit pas. »
« Peut-être. Mais c'est un début. »
Jorik grommela, peu convaincu.
Un cri retentit soudain. Aigu. Terrorisé.
Syris bondit, pistolet dégainé.
Près du périmètre sud, un jeune soldat carmillois hurlait, les mains plaquées sur ses oreilles, les yeux révulsés.
« LES VOIX ! LES VOIX ! ELLES PARLENT ! ELLES PROMETTENT ! »
Corvus arriva en courant, suivi de Mara.
« Tenez-le ! »
Quatre soldats plaquèrent le jeune homme au sol. Il se débattait, bavait, criait.
Mara s'agenouilla, sortit son pendule de cristal. Elle le suspendit au-dessus du soldat.
Le cristal se mit à tourner. Violemment. Dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.
« Corruption. Niveau trois. Rapide. »
« Peut-on le sauver ? » demanda Corvus, la voix tendue.
Aldren s'approcha, examina le soldat. Il passa une main lumineuse au-dessus de son front. La lumière vacilla, noircit.
« Non. C'est trop profond. Il a écouté. » Le sorcier secoua la tête, accablé. « Je suis désolé. »
Corvus ferma les yeux.
Puis tira son épée.
« Que la Flamme Noire t'accueille, frère. »
Un coup. Net. Rapide.
Le silence retomba.
Syris détourna le regard, l'estomac noué.
Mara ordonna immédiatement :
« Brûlez le corps. Sceaux de confinement sur les cendres. »
Les Carmillois s'exécutèrent, visages fermés.
Voss s'approcha de Corvus.
« Mes condoléances. »
« Acceptées. » Corvus nettoya sa lame, la rengaina. « Il s'appelait Daren. Dix-neuf ans. Première mission. »
« Il ne sera pas le dernier. »
« Je sais. »
Ils restèrent là, debout côte à côte, regardant les flammes consumer le corps.
Deux commandants. Deux ennemis.
Unis par le deuil.
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**FIN DU CHAPITRE 3**
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*Prochain chapitre : Le Défilé des Murmures (entrée dans la Zone Pourpre, premières attaques majeures, découverte de la nature du Seigneur du Chaos)*