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Chapitre 10 : La Coalition
I.
Le premier contact fut avec Carmillon.
Pas l'Empire principal — celui qui les avait déclarés traîtres. Mais une poche de résistance : la Forteresse d'Ébène, à cent kilomètres au nord-est.
Selon les cartes de Lyria, c'était une garnison rebelle. Cinquante paladins. Vingt sorciers. Dirigée par Commandant Marcus Cendrelame, ancien professeur à l'Académie de Magie, excommunié pour avoir refusé d'exécuter des civils corrompus.
« Il nous comprendra », dit Corvus en chevauchant vers la forteresse. « J'espère. »
Syris, Lira, Mara et dix guerriers les accompagnaient. Délégation mixte. Symbole.
La Forteresse d'Ébène apparut — murs noirs, tours carrées, bannières pourpres déchirées par le temps. Des sentinelles les repérèrent.
Des arbalètes se braquèrent.
« HALTE ! IDENTIFIEZ-VOUS ! »
Corvus s'avança, mains levées, sans arme visible.
« Capitaine Corvus, ancien de la Flamme Noire ! Je demande audience avec Commandant Cendrelame ! »
Un silence. Puis une voix — grave, rocailleuse :
« Corvus le Traître ? Celui qui s'est allié aux techno-barbares ? »
« Celui qui a tué un Seigneur du Chaos. »
Un murmure parmi les sentinelles.
Les portes s'ouvrirent. Lentement.
II.
Marcus Cendrelame était un homme imposant. Près de deux mètres, armure noire gravée de runes, barbe grise tressée, yeux fatigués mais déterminés.
Il examina la délégation.
« Methalnia. Carmillon. Ensemble. » Il cracha par terre. « Le monde est vraiment foutu. »
« Pire que vous ne pensez », dit Corvus.
Ils s'installèrent dans la salle de guerre — table de pierre, carte murale, bouteille de liqueur carmilloise partagée.
Corvus expliqua. Tout. Le Seigneur du Chaos. L'alliance avec Methalnia. L'attaque combinée Carmillon-Aethyris. La tempête. Le Sanctuaire d'Or. Et la prophétie de Lyria.
Marcus écouta. Sans interrompre. Buvant lentement.
Quand Corvus termina, le Commandant resta silencieux une longue minute.
Puis :
« Vous êtes sérieux. Tous les Seigneurs du Chaos. Une armée unifiée. »
« Oui. »
« Combien de temps ? »
« Trois mois. Peut-être moins. »
Marcus se leva, marcha vers la fenêtre. Dehors, la cour de la forteresse. Des soldats s'entraînaient. Épuisés. Maigres. Mais vivants.
« Nous sommes soixante-dix. Contre le monde entier. Carmillon nous a abandonnés. Aethyris nous bombarde. Le Chaos nous grignote. » Il se retourna. « Et vous me demandez de rejoindre une coalition suicidaire. »
« Oui. »
Marcus éclata de rire. Amer.
« Pourquoi pas. On était déjà morts de toute façon. Autant mourir pour quelque chose. »
Voss, qui était restée silencieuse, parla :
« On ne meurt pas. On gagne. »
« Avec quoi ? Soixante-dix soldats ? Cent cinquante methaliens ? Contre des armées de démons ? »
« Avec tous ceux qu'on rallye. Forteresse par forteresse. Convoi par convoi. Faction par faction. » Voss posa une carte sur la table. « Lyria nous a donné douze positions. Résistances isolées. Humaines, elfes, même hybrides. Si on les unit toutes… »
« Combien au total ? »
« Quinze cents. Peut-être deux mille. »
Marcus siffla.
« Contre combien de démons ? »
« Dix mille. Vingt mille. Peut-être plus. »
« Vous êtes fous. »
« Absolument. » Voss sourit. « Vous venez ? »
Marcus regarda ses soldats par la fenêtre. Puis Corvus. Puis Voss.
« À une condition. »
« Laquelle ? »
« Je commande mes hommes. Personne d'autre. »
« Marché conclu. »
Ils serrèrent la main.
Premier allié recruté.
III.
Le deuxième contact fut… plus compliqué.
Les Nomades de Fer — faction methalienne dissidente, ayant rompu avec le convoi principal dix ans auparavant. Deux cents âmes. Vingt chariots blindés. Dirigés par Capitaine Rena Marteau-Noir, ancienne lieutenante de Voss.
« Elle me déteste », prévint Voss en approchant du campement nomade.
« Pourquoi ? » demanda Syris.
« Parce que je l'ai exclue du convoi. Elle voulait utiliser de la poudre noire — trop instable, trop dangereuse. Elle m'a défiée. J'ai gagné. Elle est partie. »
« Et maintenant on la supplie de revenir ? »
« Exactement. »
Le campement nomade était fortifié. Murs mobiles. Tours d'observation. Pièges à éthanol partout.
Une sentinelle les interpella.
« VOSS ?! T'as du culot de revenir ici ! »
« Je demande audience avec Capitaine Marteau-Noir ! »
« Elle va te cracher à la gueule ! »
« Probablement ! Mais je demande quand même ! »
Dix minutes plus tard, Rena apparut.
Grande. Musclée. Cheveux noirs coupés ras. Cicatrice en travers du visage. Et dans ses mains : un fusil — pas à éthanol. À poudre noire.
« Voss. » Sa voix était froide. « T'es revenue pour t'excuser ? »
« Non. Pour te demander de sauver le monde. »
Rena cligna des yeux. Puis éclata de rire.
« Putain. T'as pas changé. Toujours aussi arrogante. »
« C'est pour ça que tu m'aimais bien. »
« Aimais. Passé. » Rena cracha. « Qu'est-ce que tu veux ? »
Voss expliqua. Brièvement. Efficacement.
Rena écouta. Sans rire cette fois.
Quand Voss termina, Rena pointa son fusil vers le ciel, tira.
BANG.
L'explosion fut assourdissante. Syris sursauta.
« Poudre noire », dit Rena avec un sourire féroce. « Instable ? Oui. Dangereuse ? Oui. Mais putain de puissante. » Elle rechargea. « On a développé des canons. Des grenades. Des mines terrestres. Tout ce que ton convoi prudent refusait. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, je te propose un deal. » Rena baissa son fusil. « On rejoint ta coalition. On partage nos armes. Mais en échange… »
« Quoi ? »
« Tu admets. Publiquement. Que j'avais raison. Que la poudre noire fonctionne. »
Voss serra les dents. Son orgueil contre la survie.
Elle tendit la main.
« Tu avais raison. »
Rena sourit. Largement.
« Putain, ça fait du bien. » Elle serra la main. « Marché conclu. »
Deuxième allié recruté.
IV.
Le troisième contact fut le plus dangereux.
Aethyris.
Pas le Domaine principal. Mais une faction dissidente : les Ailes Grises, elfes exilés pour avoir refusé les ordres d'extermination d'Elyndra.
Cinquante elfes. Trois petits navires. Dirigés par Capitaine Syriane Aile-de-Lune — oui, celle dont Syris avait trouvé le journal.
Ils campaient dans les Pics d'Argent, montagnes inaccessibles sauf par les airs.
« Comment on les contacte ? » demanda Syris.
Aldren leva une fusée éclairante — modifiée avec un glyphe carmillois.
« Signal universel de trêve. S'ils veulent parler, ils descendent. Sinon… on court. »
Il tira la fusée.
Elle monta. Explosa. Lumière blanche, pure, formant un symbole : une main ouverte. Paix.
Dix minutes d'attente.
Puis, trois navires-cygnes descendirent. Petits. Gracieux.
Atterrirent à cent mètres.
Des elfes en sortirent. Armure grise — pas blanche comme Elyndra. Arcs bandés.
Une femme s'avança. Cheveux argentés. Yeux bleus pâles. Jeune. Belle. Triste.
Syriane.
Syris s'avança, seul. Mains levées.
« Capitaine Aile-de-Lune. »
Elle fronça les sourcils.
« Comment connais-tu mon nom ? »
Syris sortit la sphère de cristal — son journal. Tendit.
« Je l'ai trouvée. Sur un navire abattu. »
Syriane prit la sphère, l'activa. Entendit sa propre voix.
« …ils ne ressemblaient pas à des sauvages… »
Elle ferma les yeux. Une larme coula.
« Tu aurais pu la détruire. Me ridiculiser. Pourquoi l'as-tu gardée ? »
« Parce que ça prouvait quelque chose. Que même parmi ceux qui nous haïssent… certains doutent. » Syris respira profondément. « On a besoin de ce doute. Pour construire une alliance. »
Syriane regarda la délégation. Methaliens. Carmillois. Ensemble.
« Vous avez vraiment tué un Seigneur du Chaos ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu'il nous tuait. »
« Et maintenant ? Vous voulez tuer les autres ? »
« Oui. Mais pas seuls. Avec vous. »
Syriane rit doucement.
« Tu es fou. Elyndra veut ta tête. Si je m'allie à toi, elle voudra la mienne aussi. »
« Elle la veut déjà. Vous êtes exilée. »
« Exilée n'est pas la même chose que traître. »
« Ça le sera dès que vous nous aiderez. » Syris fit un pas en avant. « Mais dites-moi, Capitaine. Préférez-vous mourir pure mais seule ? Ou survivre impure mais libre ? »
Un silence.
Puis Syriane tendit la main.
« Impure mais libre. Toujours. »
Syris la serra.
Troisième allié recruté.
V.
En six semaines, la coalition grossit.
Forteresse d'Ébène : 70 soldats carmillois.
Nomades de Fer : 200 methaliens, armes à poudre noire.
Ailes Grises : 50 elfes, 3 navires.
Clan des Cendres : 80 survivants humains, mixtes, sans affiliation.
Veilleurs du Crépuscule : 40 sorciers indépendants, exilés de Carmillon.
Griffes d'Acier : 60 mercenaires, anciennement au service d'Aethyris, trahis et abandonnés.
Convoi de la Flamme Libre (Methalnia d'origine) : 150.
Carmillois de Corvus : 28.
Total : 678 combattants.
Pas assez. Loin d'assez.
Mais c'était un début.
VI.
Le rassemblement eut lieu dans une vallée neutre, au pied des Montagnes du Croc Brisé.
Six cents soixante-dix-huit personnes. Sept factions. Trois races (humains, elfes, hybrides). Deux philosophies (magie vs technologie).
Des ennemis, une semaine auparavant.
Alliés, maintenant.
Voss se tenait sur une plate-forme — chariot modifié, surélevé. Autour d'elle : Corvus, Marcus, Rena, Syriane, et les chefs des autres factions.
Elle prit la parole. Pas de magie d'amplification. Juste sa voix. Forte. Claire.
« Vous savez tous pourquoi on est là. Les Seigneurs du Chaos se rassemblent. Une armée. Plus grande que tout ce qu'on a jamais vu. »
« Ils vont nous détruire. Séparément. C'est certain. »
« Mais ensemble… » Elle marqua une pause. « …peut-être qu'on a une chance. »
Un murmure parcourut la foule. Sceptique.
Marcus se leva.
« J'ai combattu le Chaos pendant trente ans. Perdu cinq garnisons. Vu des villes entières tomber. » Il regarda la foule. « Mais jamais — JAMAIS — je n'ai vu une coalition comme celle-ci. »
Rena se leva.
« On a des armes que vous n'avez jamais vues. Poudre noire. Canons. Explosifs massifs. » Elle sourit sauvagement. « Si on doit mourir, autant faire du bruit. »
Syriane se leva. Des murmures — une elfe, parmi eux.
« Mon peuple vous méprise. Je ne vais pas mentir. Mais… » Elle regarda Syris. « …j'ai vu du courage chez vous. De l'ingéniosité. De l'honneur. Des choses que mon peuple a oubliées. »
« Je me bats pour vous. Pas pour Aethyris. Pour vous. »
Un silence. Puis, quelqu'un — un soldat carmillois — applaudit.
Puis un autre. Methalien.
Puis dix. Cinquante. Cent.
La vallée résonna d'applaudissements.
Corvus leva son épée.
« POUR LA COALITION ! »
« POUR LA COALITION ! » répondirent-ils.
VII.
Cette nuit-là, les factions se mêlèrent.
Pas totalement. Pas sans méfiance. Mais… un début.
Des forgerons methaliens montrèrent leurs techniques aux carmillois. Des sorciers carmillois enseignèrent des glyphes mineurs aux archers methaliens. Des elfes partagèrent des chants de guerre — anciens, beaux, tristes.
Syris s'assit près d'un feu, entouré de gens de toutes factions.
Un carmillois racontait une blague. Un methalien riait. Une elfe souriait, malgré elle.
Lira s'assit à côté de lui.
« On a vraiment fait ça. Une coalition. »
« Ouais. »
« Tu y crois ? Vraiment ? »
Syris regarda le feu. Puis la foule mêlée.
« Je ne sais pas. Mais… j'espère. »
« C'est suffisant ? »
« Ça devra l'être. »
VIII.
Mais deux jours plus tard, tout faillit s'effondrer.
Une dispute éclata. Entre un soldat carmillois et un archer methalien.
Motif : un vol présumé. Un médaillon de protection. Le carmillois accusait le methalien.
Les mots montèrent. Des poings furent levés.
Puis des armes.
« JE VAIS TE CREVER, SORCIER DE MERDE ! »
« ESSAIE, TECHNO-BARBARE ! »
Les factions se regroupèrent. Carmillois d'un côté. Methaliens de l'autre.
Voss et Corvus arrivèrent en courant.
« ARRÊTEZ ! » hurla Voss.
Mais personne n'écouta.
Le carmillois lança un sort. Éclair mineur.
Le methalien tira. Flèche.
Les deux manquèrent. Mais ça suffisait.
Les deux camps chargèrent.
Puis, une voix — MASSIVE, amplifiée par magie et mécanique mêlées — résonna.
« ASSEZ. »
Tous se figèrent.
Mara se tenait debout sur une plate-forme, pendule levé.
« Vous voulez vous battre ? Bien. » Elle pointa vers l'horizon. « L'ennemi est là-bas. Pas ici. »
« Mais il a volé— »
« JE M'EN FOUS. » Mara descendit, marcha vers les deux soldats. « Pendule. Maintenant. »
Elle testa le carmillois. Pendule immobile.
Puis le methalien. Pendule immobile.
« Aucun des deux n'est corrompu. Donc ce conflit est stupide. » Elle regarda la foule. « Vous voulez gaspiller votre énergie à vous entre-tuer ? Allez-y. Le Chaos adorera. »
« Ou… » Elle se tourna, pointa l'horizon. « …vous la gardez pour eux. »
Un silence. Honteux.
Le carmillois baissa son bâton. Le methalien rangea son arc.
« Désolé. »
« Moi aussi. »
Ils serrèrent la main. Maladroitement.
La tension retomba.
Mais Voss savait : c'était fragile. Si fragile.
IX.
Deux semaines avant l'offensive prévue du Chaos, un messager arriva.
Galopant. Épuisé. Couvert de sang.
« VOSS ! CORVUS ! »
Il s'effondra. Ils le rattrapèrent.
« Parle ! »
« Les… les Seigneurs du Chaos… ils… ils ont avancé. »
« Quoi ? »
« Pas dans trois mois. Maintenant. Ils arrivent. Une armée. Vingt mille démons. Six Seigneurs. »
« Direction ? »
« Ici. Ils savent où on est. »
Un silence glacial.
« Combien de temps ? » demanda Marcus.
« Trois jours. Peut-être moins. »
Voss regarda Corvus. Puis la coalition.
Six cent soixante-dix-huit combattants.
Contre vingt mille démons.
Corvus soupira.
« On a voulu sauver le monde. »
« Oui. »
« On va se faire massacrer. »
« Probablement. »
« Des derniers mots ? »
Voss sourit. Sauvagement.
« Ouais. Qu'ils viennent. On va leur montrer comment on meurt. »
X.
La coalition se prépara.
Pièges à éthanol. Mines de poudre noire. Glyphes magiques de bannissement. Balistes. Lance-fusées. Canons.
Tout ce qu'ils avaient.
Les enfants, les vieux, les non-combattants furent évacués vers le Sanctuaire d'Or. Lyria avait promis de les accueillir.
Les combattants restèrent.
Six cent soixante-dix-huit.
Contre vingt mille.
Syris aiguisait sa lame. Lira vérifiait ses flèches. Jorik huilait son bouclier.
Orvek ajustait une dernière fusée. Aldren traçait des glyphes.
Corvus priait. Pas à un dieu. Juste… à l'univers.
Voss regardait l'horizon.
Et attendait.
Le vent portait une odeur. Soufre. Pourriture. Chaos.
Ils arrivaient.
FIN DU CHAPITRE 10
Prochain chapitre : La Bataille Finale (Partie 1) — Affrontement massif, sacrifices, héroïsme et désespoir